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Vue de la plage Vainahō et du Fort Collet, Taiohaè, Nukuhiva. René Gillotin, 1844.

« PETO » vs. « NUHE » : HISTOIRE DE CHIENS MARQUISIENS

Écrit par

Le mot français « chien » se traduit par « peto » dans les îles de Nukuhiva, Uapou et Uahuna, et par « nuhe » à Hivaoa, Tahuata et Fatuiva.

Pourquoi cette différence d’appellation pour un animal aussi commun ?


I) - Que nous disent les historiens, ethnologues et anthropologues ?

Il est généralement admis que, si les Marquisiens ont pu apporter des chiens avec eux au cours de leurs migrations, ces derniers n’ont pas survécu ; peut-être les longues périodes de famine leur ont-elles été fatales ? Quoiqu’il en soit, il n’y avait pas de chien aux Marquises à l’arrivée des Européens vers la fin du XVIIIème siècle. Il n’y avait non plus, ni chat, ni chèvre, ni mouton, ni bovin, ni cheval…


II) - Que nous disent les navigateurs dans leurs journaux ?


A) – Le premier chien aux Marquises était espagnol…

1) – Les faits

Le lundi 24 juillet 1595, cela fait quatre jours que l’expédition de Mendaña est aux Marquises ; ce jour-là, ils sont à la cape au nord-est de Tahuata, peut-être devant Motopu, où ils cherchent un mouillage et de l’eau douce.

« Pendant ce temps-là, quatre Indiens de belle prestance étaient montés à bord de la capitane et l’un d’eux, comme par inadvertance, prit une petite chienne, l’animal de compagnie du maître de camp (* Merino) ; en poussant un cri, ils se jetèrent tous à l’eau avec une remarquable intrépidité, et l’emmenèrent à la nage vers leurs pirogues. » (Quirós, Op. Cit. p. 55)

2) – Réflexions personnelles

Suite à cet épisode, on a souvent entendu dire que le mot « peto » venait de l’espagnol « perro » (* chien). Cela est peu probable pour plusieurs raisons :

a) – Les Marquisiens et les Espagnols de 1595 ne se comprenaient pas.

b) – Ils n’ont donc pas pu échanger de dialogue compréhensible.

c) – Les Marquisiens n’ont sûrement pas pris le temps de demander le nom de l’animal, ou comment les Espagnols nommaient cet animal dans leur langue.

d) – Le mot « peto » n’est pas utilisé à Tahuata où les chiens se nomment « nuhe » qui signifie aussi « chenille ». Peut-être la petite chienne de Merino était-elle un teckel, chien originaire d’Allemagne où il se nomme « Dachshund » et où il était dressé pour chasser les blaireaux ? Peut-être était-ce un basset-hound, une variété de chien de chasse ? Peut-être est-ce en raison de leur forme que les gens de Tahuata ont appelé les chiens « nuhe » ? Nous ne le saurons jamais, pas plus que le sort qui fut réservé à l’animal.

                                       teckel dachshund basset hound

(À gauche, un teckel/dachshund ; à droite, un basset hound)

Quoiqu’il en soit, on peut dire, sans prendre trop de risques, que le mot « peto » n’est pas d’origine espagnole.


B) – Les chiens qui ont ensuite débarqué aux Marquises étaient anglo-américains.

1) – Le rôle des chiens à bord des navires

Il existe plusieurs raisons pouvant empêcher les capitaines de se séparer de leurs chiens. Mis à part le chien espagnol qui était peut-être un chien de luxe, le meilleur ami de l’homme pouvait être utile pour maintenir l’ordre sur certains navires, ou bien donner l’alerte en cas de danger.

Comme il fallait les nourrir, seul le capitaine ou un officier supérieur pouvait disposer du privilège de garder un chien à bord ; l’animal n’en était que plus précieux et plus indispensable. Difficile de s’en séparer.

2) – La prédominance des navires anglo-américains

Entre le passage des Espagnols en 1595 et l’escale du Capitaine Cook à Tahuata en 1774, se sont écoulées 179 années pendant lesquelles les Marquisiens n’ont pas vu de chien.

Entre 1744 et 1838, date d’arrivée des premiers missionnaires français à Tahuata, trois ou quatre navires français seulement sont passés par les Marquises contre plus de trois cents britanniques et américains ; dans ses conditions, peu de chance de voir un chien français débarquer aux Marquises !

En 1774, le Capitaine Cook ne connaissait pas l’existence des trois îles du nord-ouest ; il n’y est donc pas venu.

En 1791, le premier à les découvrir est l’Américain Ingraham sur le Hope mais il ne met pas le pied à terre. La même année, le Français Marchand, capitaine du Solide, fait escale à Uapou dont il prend possession mais il n’y laisse pas de chien ; et il ne met pas le pied à Nukuhiva.

Le Daedalus est le premier navire à faire escale à Nukuhiva en 1792 ; il passe par Taipivai et Taiohae mais ne laisse pas de chien. Il revient à Taiohae en 1793 où l’escale se termine dans un bain de sang ; pas de chien à terre. En 1792, l’Américain Josiah Roberts reste plusieurs mois à Tahuata ; peut-être y a-t-il laissé des chiens-nuhe ?

3) – « Peto » vs. « Pet »

C’est le passage de tous ces navires anglo-américains qui a conduit certaines personnes à indiquer, tout comme Mgr Hervé Le Cléac’h à la page 217 de son « Pona Tekao Tāpapaìa », que le mot « peto » dérivait du mot anglais « pet » appliqué non seulement aux chiens mais à tous les animaux familiers : chats, lapins, perroquets et autres furets. Nous verrons bientôt que ce n’est pas là l’origine du mot « peto ».

Avec tout le respect, la déférence et le souvenir amical que je dois à notre illustre évêque, un détail lui a échappé en dépit de son érudition et de sa perspicacité.

En 1973, le Professeur Greg Dening lui confiait une version dactylographiée de la version anglaise tirée du manuscrit du « Récit aux îles Marquises ». En 1993, il transmettait la somme de vingt années de traduction aux éditions Haere Pō de Tahiti qui publiaient l’ouvrage en 2007 en français et en anglais. Même si Crook ne mentionne pas le nom de son chien, Mgr Hervé savait qu’il en possédait un.

Or, en 1974, ce même Professeur Dening avait publié en Australie et en anglais, le « Journal Marquisien » d’Edward Robarts (que j’ai traduit en français en 2016) et où Robarts indique le nom de Pato pour le chien de Crook. Lors d’une de ses visites à Mgr Hervé à Nukuhiva, Greg Dening lui en a offert un exemplaire dédicacé toujours visible à l’évêché de Taiohae. À la lecture de cet ouvrage concomitante à sa traduction de Crook, il est curieux que l’esprit vif du cher évêque n’ait pas vu le lien entre les deux animaux. Raison pour laquelle il attribue l’origine de « peto » à « pet », me laissant la chance d’écrire un jour cet article de mise au point.

 

C) - Quoiqu’il en soit, c’est en 1798, sur le navire Betsey du Capitaine Wilson que les ènana de Nukuhiva voient leur premier chien-peto.


1) – Le témoignage du missionnaire anglais William Pascoe Crook

Envoyé par la LMS (London Missionary Society/Société Missionnaire de Londres), il arrive en vue de Tahuata à bord du Duff le 5 juin 1797 ; il y reste seul jusqu’en mai 1798 époque à laquelle il rejoint Nukuhiva sur le Betsey. Il quitte cette île en janvier 1799.

Crook nous a laissé son journal « Récit aux îles Marquises », raconté à la troisième personne, dans lequel on trouve la première trace d’un chien à Nukuhiva.

a) – P. 96 : « Nukuhiva a le privilège de posséder un chien, celui de Monsieur Crook qui le reçut du Capitaine Fanning du Betsey. »

b) – P. 141 : Le 25 mai 1798, le chef-hakāìki des Teii de Taiohae, Kiatonui, monte à bord du Betsey où « un chien captive particulièrement son attention. »

c) – P. 144 : En août 1798, une bataille se déroule sur le plateau de Toovii entre Teii et Taipi. « C’est alors que les Teii aperçurent quelques Taipi sur les sommets qui dominent Taiohae. De tous côtés les Teii se précipitèrent aussitôt sans attendre de rassembler leurs forces. En face, les Taipi, craignant que M. Crook ne fût parmi les guerriers des Teii, avec le mousquet que le capitaine Fanning lui avait laissé et avec le grand chien, que les indigènes redoutaient fort, furent pris de panique. »

d) – P. 147 : En octobre 1798, Crook se rend à Aakapa avec Kiatonui. Au retour, ils rentrent à Taiohae en escaladant la falaise qui domine la vallée et qui recèle la vallée secrète des Atitoka.

« Le chien de M. Crook s’était bien débrouillé jusque-là, mais c’est en vain qu’il essaya d’escalader certaines parois rocheuses pour suivre son maître. Les indigènes l’auraient aidé bien volontiers mais, en temps normal, aucun d’eux ne pouvait le toucher. Et c’est seulement quand ses efforts et ses chutes eurent totalement épuisé les forces de l’animal, que ceux qui étaient restés en arrière du groupe purent enfin le porter pour franchir ces obstacles. »

e) – P. 150 : Dans les tous derniers jours de décembre 1798, deux baleiniers anglais font escale à Hooumi, le Butterworth et l’Euphrates. Sur l’un d’entre eux, une petite chienne est très convoitée par Hamiputona, pekio (* homme faisant fonction de mari secondaire auprès d’une épouse de haut-rang) de Tevakatahaani, chef des Teavaani, tribu de cette vallée. Ayant promis deux cochons en échange et tardant à les donner, les Anglais refusent son offre ; il se sauve du navire en volant des tasses et des soucoupes, et la petite chienne n’est jamais descendue à terre.

C’est à la suite de cet incident que les navires rejoignent Taiohae ; Crook quitte les Marquises à bord de l’Euphrates le 9 janvier 1799, accompagné du jeune Timautete de Tahuata qui l’aidera à rédiger le premier dictionnaire de la langue marquisienne dans lequel, à la page 100 de la traduction (voir Bibliographie), on trouve :

« nuhwe, a caterpillar ; also a Dog/nuhwe, une chenille ; aussi un Chien »

nuhe crook 2(Manuscrit de Crook – Avec l’aimable permission des éditions Haere Pō)

En 1799, parce qu’il avait appris le marquisien à Tahuata, Crook écrit donc que les Marquisiens appellent les chiens « nuhe ». Pourtant, la suite de l’histoire va nous apporter une modification de taille ; en effet, c'est le nom de son chien, que Crook ne cite jamais, qui va rester à la postérité dans les trois îles du nord-ouest...

2) – Le témoignage du « beachcomber » anglais Edward Robarts

En novembre 1797, alors que Crook est à Tahuata, Robarts quitte l’Angleterre sur le baleinier Euphrates dont nous venons de parler. Suite à des projets de mutinerie à laquelle il ne veut pas participer, et qui aura lieu plus tard à Hooumi, il déserte son navire le soir de Noël 1798 lors de l’escale à Vaitahu, Tahuata. Il séjourne une année sur l’île où il est l’invité permanent des chefs et où il trouve des biens ayant appartenus à Crook. Il part ensuite à Hivaoa où il séjourne dans les mêmes conditions. Finalement, en janvier 1801, il arrive à Nukuhiva où il demeure jusqu’en février 1806 ; là encore, il fait partie du cercle des chefs, et entre même dans leur famille par le mariage.

Longtemps après son départ, il écrit le journal de ses aventures intitulé « Journal Marquisien » dans lequel nous suivons les aventures du chien de Crook à Nukuhiva (voir Bibliographie)

a) – P. 41 : Au début de son séjour à Vaitahu, Robarts découvre la maison où vivait Crook. Sentant sa vie menacée, il avait dû quitter l’île précipitamment en laissant nombre de ses biens personnels ; c’est ce que Robarts nous décrit ici :

« (…) Néanmoins, le contenu de la malle de M. Crook me procura d’autres très bons compagnons, à savoir sa Bible et les autres bons livres. Avec le temps, j’appris qu’il était parti à bord d’un navire américain qui l’avait déposé à Nukuhiva avec un chien nommé Pato, et en temps opportun, mon lecteur sera informé du retour de Pato en Amérique. »

D’emblée, Robarts nous donne la clé principale de l’énigme vocabularistique : le mot marquisien « peto » vient de « Pato », nom du premier chien arrivé à Nukuhiva, celui de Crook dont ce dernier ne donne jamais le nom. En effet, « Pato » se prononce /peitou/ en anglais, qui est devenu « peto » en marquisien de Nukuhiva.

Même si nous sommes désormais informés, voyons les autres détails donnés par Robarts concernant ce « peto » nommé Pato.

b) – P. 82 : Dans les premiers jours du mois de mai, le navire américain One Idea fait escale à Taiohae. En sa qualité de pilote, Robarts prend le navire en charge.

« Après le dîner, le capitaine Brinell et un certain M. E. Mix, subrécargue, me demandèrent si j’avais déjà vu un chien du nom de Pato. Je leur répondis que oui, qu’il allait bien et qu’il était chez le roi (* Le Chef Kiatonui). Il dit qu’il désirait récupérer le chien. Je lui demandai comment il s’en était séparé. Il me raconta alors qu’il l’avait laissé à un certain M. Crook ; il avait embarqué ce dernier à Tahuata et l’avait déposé à Taiohae où, à sa propre requête, il était resté auprès du roi Kiato. Ce renseignement m’éclaira sur le sort de M. Crook que je croyais mort ou assassiné. Revenons-en à Pato. Il appartenait à un marchand de vin de Newhaven, accusé d’avoir volé des moutons vers 1797, banni pour ce délit, mais gracié le 8 juin 1803. Le capitaine Brinell remplaça Pato par deux autres chiens. »

Grâce à Robarts, nous connaissons les circonstances de la fin du séjour de Pato, premier « peto » de Nukuhiva.

c) – P. 102 : Pato fut donc remplacé par deux chiens et, en 1805, Robarts eut aussi le sien, Neptune.

« (…) Quelques jours plus tard, le capitaine Clarkes mit les voiles : c’était le 22 octobre 1805. Le navire appartenait à M. Bennett de Wapping Dock [à Londres]. Ce monsieur me fit un certain nombre de cadeaux de valeur sous ces latitudes, auxquels il ajouta un splendide limier espagnol qui s’avéra d’une fidélité à toute épreuve, en plus d’être un excellent chasseur d’oiseaux et de porcs. Avec mon fidèle Neptune, comme je l’avais appelé, j’étais en mesure d’attraper et de maîtriser un gros porc tout seul. »

Dans le texte anglais, Robarts écrit que son chien Neptune était un « fine Spanish bloodhound », c’est-à-dire un chien courant Sabueso dont la photo est présentée ci-après :

neptune sabueso espagnol          

À son départ de Nukuhiva en février, Robarts emmena Neptune avec lui à Tahiti où il gardait sa maison ; d’autres chiens arrivèrent sur l’île par la suite, et les Marquisiens leur conservèrent le nom de « peto ».


ÉPILOGUE

Dans son dictionnaire, Mgr Dordillon donne deux autres mots pour désigner les chiens.

Le premier est le mot « mohokio/mohoìo » dont je n’ai pas trouvé l’étymologie dans la banque de données linguistiques « Pollex ».

Le deuxième est le mot « kuìo/kūìo » qui servait à qualifier les porcs d’origine étrangère et les chiens d'autrefois. Il a la même étymologie que le mot tahitien « ‘ūrī », chien. Merci à Michael Koch pour cette précision et pour le lien « Pollex » : https://pollex.shh.mpg.de/entry/kurio/

 

BIBLIOGRAPHIE

*- Crook, William Pascoe - « Récit aux îles Marquises, 1797-1799 » ; traduit de l’anglais par Mgr Hervé Le Cléac’h, Denise Koenig, Gilles Cordonnier, Marie-Thérèse Jacquier et Deborah Pope-Haere Pō-Tahiti-2007

*- Crook, William Pascoe ; Greatheed, Samuel ; Timautete – « Essai en vue d’un Dictionnaire et d’une Grammaire selon le dialecte en usage aux Marquises, 1799 » - Traduit de l’anglais par Jacques Iakopo Pelleau – Haere Pō – Tahiti - 2020

*- Dordillon, Mgr Ildefonse-René « Grammaire et dictionnaire de la langue des îles Marquises », Belin, Paris, 1904.

*- Le Cléac’h, Mgr Hervé « Pona Tekao Tapapa ‘ia », Association Èo Ènata, Tahiti, 1997.

*- Quirós, Pedro Fernández de, « Histoire de la Découverte des Régions australes », traduction et notes de Annie Baert, L’Harmattan, Paris, 2001

*- Robarts, Edward « Journal Marquisien, 1798-1806 » ; traduction de Jacques Iakopo Pelleau, Haere Pō, Tahiti, 2018.

Écrit par Jacques Iakopo Pelleau le 14/05/2021

 

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