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Vue de la plage Vainahō et du Fort Collet, Taiohaè, Nukuhiva. René Gillotin, 1844.

L’HISTOIRE MÉCONNUE OU INCONNUE D’UNE 3ème VAEKEHU, PRINCESSE-HAATEPĒIÙ DE NUKU HIVA

Écrit par

PRÉAMBULE

Par respect et mesure de protection des histoires familiales concernées, et parce que les manuscrits originaux sont, pour la plupart, endommagés ou difficiles à déchiffrer, les documents présentés dans cet article sont des retranscriptions des actes originaux dont les références sont indiquées quand elles ont été fournies.

Je remercie le Père Paul Lejeune (SSCC), archiviste, et vicaire de la paroisse Notre-Dame des îles Marquises de Taiohae, ainsi que la commune de Nuku Hiva pour leur implication et leur participation précieuses aux recherches.

Celles et ceux qui mettraient en doute les documents présentés pourront aisément, tout comme je l’ai fait, en demander des copies aux autorités civiles et religieuses compétentes.

Si des erreurs de transcription de nom et d’âge sont fréquentes dans les actes, il ne peut y avoir d’erreur sur la date des évènements quand ceux issus de l’État civil sont corroborés par ceux de l’Évêché, et vice-versa.

Avant publication, l'article a été exposé à trois membres éminents des familles concernées qui en ont approuvé le contenu ; je les remercie pour leur écoute et leur confiance.

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POINT D’HISTOIRE

Marquée par quatre évènements majeurs, l'année 1863 est l’une des plus tragiques vécue par le peuple marquisien. Commencée sous le signe d’une longue période de disette, elle se poursuit, au mois de mars par la publication du « Règlement pour la bonne conduite des indigènes de Nukahiva » qui interdit toute manifestation de la culture ancestrale, plongeant les Marquisiens dans le silence et l’obéissance forcés pour les décennies suivantes. En août, en provenace du Pérou, le vapeur Diamant débarque à Taiohae des malades de la variole, qui fera 1500 morts. Enfin, le 12 septembre, disparait Temoana, appointé par les Français premier et dernier grand-chef de l’île. C’est dans ce contexte tragique que débute cet article.

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Tous ceux qui s’intéressent à l’histoire des îles Marquises, et tous ceux qui sont les descendants de cette grande dame-haatepēiù, connaissent la « première » Vaekehu, décédée à Taiohae en 1901 ; ses noms de baptême étaient Elisabeth Eritapeta Louise Françoise. Elle était la dernière épouse de Temoana.

 vaekehu1 cadreVaekehuupokotitipu, 1825 (?) – 1901
(Photo de Henry Lemasson – 1898)

Tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de la Terre des Hommes, et tous ceux qui sont les descendants de cette grande dame-haatepēiù, connaissent la « deuxième » Vaekehu, décédée à Pua en 1949 ; elle s’appelait aussi Elisabeth Eritapeta Feiautini Vaekehuupokotitipumaheono. Fille aînée de Stanislas Moanatini, elle était l'épouse de Tekieinui Honutaupu.

vaekehu2 cadreVaekehuupokotitipumaheono, 1865-1949
(Photographe inconnu – vers 1893)

Tous ceux qui s’intéressent à l’histoire des Marquises savent-ils qu’une « troisième » Vaekehu, du même sang et de même rang que les deux premières, aurait pu changer le cours de l’histoire ? Savent-ils que de nombreuses autres jeunes filles issues de la famille des chefs de l’époque se nommaient aussi Vaekehu Eritapeta, en mémoire et en l'honneur de la « première » Vaekehu ?

vaekehu3


I – QUI SONT LES PARENTS DE CETTE « TROISIÈME » VAEKEHU ?

A) – Son père : Stanislas Moanatini

stanislas moanatini cadre rougeStanislas Moanatini (1845 (?) – 1893 (Photographe inconnu)
Photo prise le 20 avril 1893, six mois avant son décès.

D’après l’âge figurant sur son acte de décès daté du 16 décembre 1893, Moanatini serait né en 1845, du chef Temoana et de Apekua, fille de Paetini ; comme il avait une douzaine d’années en 1856-1857 lorsqu’il accompagna Mgr Dordillon à Valparaiso pour son ordination épiscopale, cette date paraît vraisemblable. Le 29 juin 1853, Mgr Dordillon le baptise Stanislas Jules Charles ; ce même jour sont baptisés son père Temoana Jules Charles, l’épouse de ce dernier, Vaekehu (la 1ère) Élisabeth Louise Françoise et la petite sœur aveugle de Moanatini, Teikiahutini, baptisée Louise.

En mars 1863, Temoana, son père, est appointé grand-chef de Nuku Hiva par les autorités coloniales françaises ; il meurt six mois après, le 11 septembre 1863 ; Stanislas Moanatini est alors âgé de 18 ans. L'administration coloniale française le nomme alors grand-chef de Nuku Hiva (voir arrêté ci-dessous; BOEFO_1864_N05_p_121)

1864 02 22 STANSISLAS GRAND CHEF BO 1864 N05 p 121

REMARQUES : Selon les experts financiers, un franc de l'époque équivaudrait à 3.27 €, donc 600 francs = 1962 € = 234125 cfp ; 2000 francs = 6540 € = 780418 cfp

On peut lire un autre article sur la vie de Stanislas Moanatini en cliquant sur ce lien.


En 1864, il épouse religieusement Menotora Tehono Tahiakoetoua.


B) – Sa mère : Menotora Tehono Tahiakoetoua

Pour comprendre qui est cette femme, il faut remonter dans le temps. Temoana avait une sœur cadette, Tahiapeutoua qui a épousé Heato, chef de Ua Pou. Menotora Tehono Tahiakoetoua était leur fille adoptive car, d’après son acte de décès, elle était née à Taiohae, et ses parents se nommaient Tauteo (graphie incertaine) et Tuimao (graphie incertaine). Son même acte de décès précise qu’elle était âgée de trente ans à ce moment-là (Voir plus bas). Elle serait donc née en 1838, et aurait eu sept ans de plus que Stanislas Moanatini.

Avant 1860, elle avait épousé un certain Tiataipi. Il leur était née une fille nommée Eritapeta Tahiakaautoua/Tahiakahautoua, décédée et inhumée à Taiohae le 24 novembre 1867, probablement à Paahatea, âgée d’environ neuf ans.

cimetiere pahaatea1

Cimetière de Paahatea, un jour de Toussaint

En 1860, Tiataipi et Menotora ont eu une autre fille nommée Tonata Karolina Eritapeta Vaekehu, décédée à Taiohae le 21 février 1876, et enterrée à Viihenua, le cimetière de la chefferie de Taiohae, au-dessus du paepae Pikivehine.

cimetiere viihenua

Cimetière de Viihenua de nos jours (à droite, tombeau de Temoana)

Il est intéressant de noter la similitude du nom des trois femmes se terminant par « tōua », la guerre, nuancé par le mot précédent : la grand-mère, Tahiapeutoua ; la fille, Tahiakoetoua, et la petite-fille, Tahiakaautoua/Tahiakahautoua.

En 1864, Menotora Tahiakoetoua épouse religieusement Stanislas Moanatini.

 

II – 10 JUIN 1864 : MARIAGE DE STANISLAS MOANATINI ET DE MENOTORA TEHONO TAHIAKOETOUA

Tiataipi, le premier mari de Menotora a dû mourir entre 1860 et 1863, ce qui a permis à cette dernière d’épouser Stanislas le 10 juin 1864 ; c’est Mgr Dordillon qui bénit l’union du jeune couple princier. À l’époque, le mariage religieux était reconnu comme mariage officiel. (Voir B) – 5) - plus bas)

A) – Transcription du document original - Archives TFE, Taiohae, PF

1864 06 10 TRANSCRIPTION MARIAGE STANISLAS MENOTORA                                   

B) – Que nous apprend ce document ?

1) – La date : le 10 juin 1864

2) – L’identité du célébrant et son titre

Le diocèse des Marquises ne fut créé que le 21 juin 1966 ; les évêques antérieurs étaient donc des Vicaires apostoliques, portant le titre d’évêque d’un des tous premiers diocèses passés désormais en territoire musulman, ici Cambysopolis, Antioche ou Antakya en Turquie actuelle. Tous les actes établis par Mgr Dordillon sont signés « + I R év. de Cambysopolis » ; « + » pour la Croix du Christ, I R pour Ildefonse René.

3) – Nous constatons que, tout comme pour Temoana, père de Stanislas, auquel Mgr Dordillon donnait le titre de « Roi Charles 1er », l’évêque nomme le fils Stanislas « Roi de Nuku-Hiva »,en raison de sa nomination de Grand-chef de Nuku-Hiva,en février 1864.

Par déférence à son épouse Vaekehu, celle-ci avait reçu le titre de « Cheffesse honoraire », ce qui encourageait tout le monde à continuer à l’appeler « La Reine Vaekehu » par respect.

Quant à Stanislas, il est étrange que ce soit le titre de chef de Hakaui qui figure sur son acte de décès.

4) – Nous voyons aussi que Mgr Dordillon qualifie Menotora Tahiakoetoua de « Princesse de l’île de Ua Pou », ce qui renvoie bien aux explications données plus haut : une fille de chef, même adoptée, est forcément princesse, haatepēiù.

5) – Concernant le nom des personnalités présentes, notons un certain Eriko, dont les registres disent qu’il était chef de Haavao, et qu’il s’est marié trois jours plus tard. Certaines généalogies orales racontent qu’un certain Eriko était le père adoptif de la 1ère Vaekehu ; on ne peut dire si c’était ce Eriko-là ou un de ses ancêtres. Quant à Etouara Hopevehine, était-ce le chef Hopevehine, souvent cité par Max Radiguet, tuteur de Temoana à l’époque de l’annexion française en 1842 ? En tous cas, le nom de ces deux chefs figure dans l’acte de sépulture de Temoana le 14 septembre 1863.

6) – C’est par un détail très touchant que finit l’examen de ce document quand il mentionne « Eritapeta Pahoè », « La petite Élisabeth » ; nous reverrons son nom apparaître plus loin sous la forme de « Eripahoe » dans un évènement crucial de 1866.

7) – Jusqu’au 3 octobre 1865, l’Empire français reconnaissait la validité des mariages ecclésiastiques conclus antérieurement à cette date après laquelle il fallut en passer par le mariage civil avant le mariage religieux. La nouvelle de cette nouvelle loi n’étant arrivée aux Marquises qu’en 1866, c’est au cours de cette année-là que le Résident Jean-Jacques Lachave s’est chargé de légaliser les mariages religieux antérieurs.

 

III – 03 JUIN 1866 : NAISSANCE DE VAEKEHU TEMOANA ERITAPETA

C’est elle, la « troisième » Vaekehu de Nuku Hiva, fille première-née du mariage de Stanislas et de Menotora, à laquelle les parents ont donné le nom du grand-père, Temoana, et les deux noms de sa grand-mère Vaekehu Eritapeta.

A) – Acte de naissance de Vaekehu Temoana Eritapeta – État civil de Taiohae

1) – Transcription de l’acte de naissance de Vaekehu Temoana Eritapeta

  1866 06 03 TRANSCRIPTION NAISSANCE VAEKEHU TEMOANA ERITAPETA

2) – Que nous apprend ce document ?

a) – La date de la naissance : le 2 juin 1866

b) - On remarque la manière dont l’administration écrivait encore le nom de l’île et du village (toujours adoptée par Facebook !!!).

c) - En dehors du nom du Résident, du bébé et des témoins, on apprend que c’est la grand-mère du bébé, la Cheffesse Vaekehu, qui a déclaré la naissance. Cette dernière portait donc bien ce titre, et non celui de reine.

d) - On apprend aussi que le père est Stanislas Moanatini, mais l’identité de la mère n’est pas mentionnée, sinon que c’est « la femme Moanatini ». Or, on a besoin de cette identité pour ne pas commettre d’erreur historique ; c’est l’acte de baptême qui va nous renseigner.


B) – Acte de baptême de Vaekehu Temoana Eritapeta - Archives TFE, Taiohae, PF 

1) – Transcription de l’acte de baptême de Vaekehu Temoana Eritapeta

1866 06 05 TRANSCRIPTION BAPTEME VAEKEHU TEMOANA ERITAPETA

2) – Que nous apprend ce document ?

a) - La date du baptême, et la date de la naissance, trois jours plus tôt, le deux juin, ce qui correspond au nom et à la date mentionnée sur l’acte d’État civil : il s’agit donc bien du même bébé.

b) - Cette fois-ci, le nom de la mère est mentionné, Menotora Tahiakoetoua, épousée par Stanislas en 1864.

c) - La marraine est mentionnée sous le nom de Eripahoe Makuèe. Comme précisé plus haut, elle se nommait en réalité, Eritapeta Pahoè Makuèe. Elle devait être très proche de Temoana et de Vaekehu car, le 29 juin 1853, elle fut baptisée en même temps que Temoana, Vaekehu et Stanislas Moanatini. Voici ce que dit l’acte de baptême rédigé par Mgr Dordillon : « … une jeune enfant, nommée Makuèe à laquelle nous avons donné le nom de Élisabeth Louise Françoise, âgée d’environ trois ans. » Mgr Dordillon a écrit dans la marge : « Née vers le 20 avril 1851, de Ìma paaha de Taioa, ò Kupo te Motua (= C’est Kupo le Père). »

En conclusion, c’est bien cette petite fille, Vaekehu Temoana Eritapeta qui est le premier, et aussi le dernier enfant issu du premier mariage de Stanislas Moanatini, avec Menotora Tehono Tahiakoetoua. Malheureusement, comme nous allons le constater, ni la mère, ni la fille ne vivront très longtemps.


IV – 24 OCTOBRE 1868 : DÉCÈS DE MENOTORA TEHONO TAHIAKOETOUA, inhumée le 26 octobre 1868

A) – Acte de décès – État civil de Taiohae

1) – Transcription de l’acte de décès – État civil de Taiohae

1868 10 25 TRANSCRIPTION DECES MENOTORA TAHIAKOETOUA

2) - Que nous apprend ce document ?

a) - Le nom du Résident, Constant Hyppolite, et des deux témoins.

b) - La date du décès, la veille : le 24 octobre 1868

c) - Que la défunte est bien Tahiakoetoua, âgée de trente ans, première épouse de Stanislas Moanatini qui demeurait chez sa belle-mère, Vaekehu, aussi appelée « Veuve Temoana ».

d) - Le lieu de naissance de Tahiakoetoua, Taiohae ; et le nom de ses deux parents.

Cette dernière précision nous éclaire, peut-être, sur les raisons pour lesquelles elle fut adoptée par Tahiapeutoua, femme de Heato et sœur de Temoana. Il y avait probablement des liens très forts entre les deux femmes, qui ont poussé Tahiapeutoua à la prendre à ses côtés, peut-être à la mort de son premier mari, Tiataipi, pensant qu’elle serait, un jour, un bon parti pour son neveu, Stanislas Moanatini.


B) – Acte d’inhumation - Archives TFE, Taiohae, PF

1) – Transcription de l’acte d’inhumation - Archives TFE, Taiohae, PF

1868 10 26 TRANSCRIPTION SEPULTURE MENOTORA TAHIAKOETOUA                             

2) - Que nous apprend ce document ?

a) - Il s’agit bien de Menotora Tehono Tahiakoetoua, première épouse de Stanislas Moanatini.

b) - Mgr Dordillon insiste sur la qualité de la défunte : « Princesse de Ua Pou ».

c) - On note une différence d’âge entre les deux documents : 32 ans pour celui-ci, 30 ans pour le précédent, ce qui invite à la grande prudence face aux âges mentionnés vaguement dans les actes de cette époque-là.

Désormais veuf, Stanislas Moanatini ne tardera pas à reprendre sa liaison avec Sabine Tahiautuoho, entamée des années auparavant, comme le démontrera la suite des évènements ; il l’épousera le 11 février 1874, comme nous le verrons plus loin…


V – 19 JANVIER 1878 : DÉCÈS DE VAEKEHU TEMOANA ERITAPETA

A) – Acte de décès de Vaekehu Temoana Eritapeta – État civil de Taiohae

1) – Transcription de l’acte de décès de Vaekehu Temoana Eritapeta

 1878 01 21 TRANSCRIPTION DECES VAEKEHU TEMOANA ERTITAPETA

2) - Que nous apprend ce document ?

a) - Le nom du Résident, Léon Bertrand Doublé ; et le nom des témoins.

b) - La date exacte du décès, le 19 janvier 1878.

c) - Le nom et l’âge de la défunte : Élisabeth Moanatini, 15 ans.

d) - Le lieu du décès : Taiohae, où elle était née.


B) – Acte de sépulture de Vaekehu Temoana Eritapeta – Archives TFE, Taiohae, PF

1) – Transcription de l’acte de sépulture de Vaekehu Temoana Eritapeta.

1878 01 21 TRANSCRIPTION SEPULTURE VAEKEHU TEMEOANA

2) - Que nous apprend ce document ?

a) - Le nom complet de la défunte : Eritapeta Vaekehu Temoana

b) - La confirmation de la date du décès : le 19 janvier 1878

c) - Le lieu d’inhumation : le caveau familial de Viihenua, au-dessus du paepae Pikivehine de Taiohae.

d) - Son âge exact, différent des 15 ans mentionnés dans l’acte de décès. C’est Mgr Dordillon en personne qui l’avait baptisée le 5 juin 1866. Elle était née trois jours plus tôt, ce qui fait bien onze ans et sept mois, comme précisé dans l’acte.

e) - Le nom de ses parents : Stanislas Moanatini et Menotora Tehono Tahiakoetoua.

Nous voici presque arrivés au terme de cette longue enquête historico-familiale qui nous permet de mieux connaître la vérité sur Vaekehu Temoana Eritapeta, haatepēiù ènana, issue des familles de chefs de Nuku Hiva et de Ua Pou. Nul ne sait quel aurait été son rôle si sa vie ne s’était pas arrêtée avant ses douze ans…

Avec le décès de sa fille Eritapeta Vaekehu Temoana en 1878, et celui de son épouse Menotora Tehono Tahiakoetoua, s’éteint complètement le premier mariage de Stanislas Moanatini.

Ce deuil lui permettra d’épouser Sabine Tahiautuoho le 11 février 1874 à Taiohae ; la fille aînée du couple, née en 1865, alors que Stanislas venait d’épouser Menotora Tehono Tahiakoetoua, se nommait Eritapeta Feiautini, mais elle est plus connue sous le nom de Vaekehu. C’est elle qui est enterrée à Pua.

 

ÉPILOGUE

C’est justement dans les actes de mariage civil et religieux de Eritapeta Feiautini Vaekehu avec Tekieinui/Tekiehinui Honutaupu, le 15 juin 1881 à Taiohae, que nous trouvons les détails qui viennent désormais éclairer l’histoire de cette famille de chefs sous un nouveau jour.


A) – Acte de mariage civil – État civil de Taiohae


1) – Transcription de l’acte de mariage civil ;
les notes entre parenthèses avec astérisque (* nnnn) sont de Jacques Iakopo Pelleau.

1881 06 15 TRANSCRIPTION MARIAGE CIVIL VAEKEHU2 TEIKIEINUI          

2) – Que nous apprend cet acte ?

a) - La date du mariage : le 15 juin 1881

b) - Le lieu du mariage : La Résidence de Taiohae ; en raison de la fonction officielle de Eritapeta Feiautini mentionnée plus bas, c’est le Résident Eugène Chastanié en personne qui officie.

c) - Le marié : Tekiehinui Honutaupu, 19 ans, de Tahuata. On apprend aussi le nom de ses parents, qui ne sont pas mariés puisque leur fils est qualifié de « naturel » ; il est aussi mineur car l’âge de la majorité civile avait été fixé à 21 ans en 1792 (Abaissé à 18 ans en 1974).

Selon les actes, son nom est écrit Tekiehinui ou Tekieinui…

d) - La mariée : Elisabeth Feiautini Moanatini-Vaekehu.

*- Cela signifie que ses prénoms de l’état civil étaient Elisabeth Feiautini, et son nom de famille, Moanatini-Vaekehu.

On sait que son nom marquisien était Vaekehuupokotitipumaheono ; pourquoi donc le nom de Vaekehu se trouve-t-il aussi dans le nom de famille, après le nom de Moanatini auquel il est relié par un tiret ?

La réponse se trouve dans l’acte d’adoption de son père, Stanislas, par la « première » Vaekehu qui était en même temps la tante de celui-ci, puisque sœur de Apekua, mère biologique de Stanislas, et sa belle-mère, puisque quatrième épouse de Temoana, père biologique de Stanislas. En adoptant Stanislas, Vaekehu devient sa mère officielle et lui donne son nom, désormais accolé au nom de Moanatini, comme l’atteste un passage de l’acte et la signature de l’intéressé en bas de l’acte : Stanislas M. Vaekehu. Entamée le 29 mai 1879, la procédure d’adoption s’est achevée à Taiohae le 20 janvier 1880 par un acte officiel signé du Résident Chastanié.

*- On apprend ensuite qu’elle porte le titre de cheffesse de Tahuata. Comment cela se fait-il ?

En 1880, l’État colonial envoie des troupes pour mater la population de Hiva Oa qui s’était rebellée avec l’aide de Tahuata. La paix rapidement obtenue en 1880, les Français l’appointent cheffesse de Tahuata afin d’avoir sur place une interlocutrice à leur goût et reconnue par la population. Comme sa mère, Sabine Tahiautuoho, était une fille de Toma Panauoteaa, un des anciens chefs de Tahuata, que Max Radiguet nommait Panao, et qu’elle était fille aînée de Stanislas, de la famille des chefs de Nuku Hiva, elle portait en elle toutes les qualités pour être cheffesse.

e) - Sa date de naissance, qui est d’une importance cruciale pour une meilleure connaissance du reste de l’Histoire (avec un grand H).

*- L’acte dit qu’elle est née le 3 juillet 1865 à Vaitahu. Vu la précision de la date, cela signifie que la famille était en possession de l’acte.

*- La mention qui suit n’en n’est pas moins importante : « fille mineure naturelle de Stanislas Moanatini Vaekehu et de Tahiautuoho Sabine ».

-- Fille mineure, signifie qu’elle n’a pas 21 ans ; d’après la date de naissance, elle a 16 ans moins 18 jours. (À noter que le 3 juillet est aussi la date de son décès à Pua en 1949, le jour de ses 84 ans…)

-- Fille naturelle, ce mot important pour l’État civil, indique qu’elle est née hors mariage. Pour comprendre, il suffit de regarder la date de sa naissance : le 3 juillet 1865, alors que Stanislas était marié à Menotora Tahiakoetoua depuis le 10 juin 1864, soit 13 mois. Si quelqu’un possède encore l’acte de naissance de Eritapeta Feiautini, il trouvera des précisions sur le nom de la mère, Sabine, sûrement, et du père, peut-être…

Cette enfant a dû rester quelque temps à Vaitahu avec Sabine, car, en 1866, la naissance de Vaekehu Temoana Eritapeta, premier enfant légitime du couple officiel Stanislas-Tahiakoetoua la maintenait dans l’ombre.

En 1878, la mort de Vaekehu Temoana Eritapeta, après le mariage de Stanislas et Sabine, ses parents biologiques, en 1874, lui redonnait la place de fille première née, et lui ouvrait les portes de la succession des chefs de Nuku Hiva et de Tahuata. À Nuku Hiva, il y avait déjà son père ; c’est naturellement sur elle que le choix des Français s’est porté en 1880 pour être leur interlocutrice, représentant la population de Vaitahu.

f) - En fin d’acte, sont énoncés les noms des témoins.

g) - Leurs signatures et celles des mariés suivent en bas :

*- On peut remarquer que Vaekehu a signé Vekehu Eritapeta.

*- Tekiehinui s’y est repris à deux fois : Otek… Otekienui.


B) – Acte de mariage religieux – Archives TFE, Taiohae, PF

1) – Transcription de l’acte de mariage religieux

1881 06 15 TRANSCRIPTION MARIAGE RELIGIEUX VAEKEHU2 TEIKIEINUI
2) – Que nous apprend cet acte ?

a) - Comme la loi le précise depuis 1865, la cérémonie religieuse s’est tenue après la cérémonie civile, le même jour.

b) - Comme nous savons que Stanislas, Sabine et leur fille étaient catholiques, la formule « disparité de culte accordée » ne peut s’appliquer qu’à Tekieinui, non baptisé ou fidèle d’une autre religion, qui grâce à l’accord donné par Mgr Dordillon, a pu épouser Eritapeta Feiautini.

c) - La rigueur de l’Église et de Mgr Dordillon transparaissent dans cet acte où seul le nom de la mère de la mariée est mentionné. En faisant apparaître Stanislas non comme père mais comme témoin, Mgr Dordillon lui rappelle son infidélité matrimoniale de 1884/1885 qui le prive de sa place de père dans l’acte de mariage religieux de sa fille. Les autorités françaises s’étaient montrées moins pointilleuses.

 

POSTFACE

C’est la découverte de l’acte de naissance de Vaekehu Temoana Eritapeta le 2 juin 1865 qui a été le point de départ de cette longue enquête de plusieurs mois ; en précisant le nom du père, Stanislas Moanatini, sans donner le nom de la mère, sinon « femme Moanatini », elle m’a mené, de fil en aiguille, à pousser mes investigations toujours plus loin, jusqu’à leur terme, en tous cas, pour ce qui concerne la courte vie cette jeune Vaekehu Temoana Eritapeta, pourtant promise à une existence de princesse.

J’ai été touché par le contenu des quelques documents auxquels j’ai eu accès ; ils sont un reflet émouvant de la fragilité de la vie à cette époque-là où les naissances, souvent suivies de baptêmes, aboutissaient à une fin précoce, touchant au cœur toutes les familles, des plus simples aux plus nobles. Les Marquisiens qui lisent cet article sont les survivants d’un peuple martyrisé qui a survécu à une disparition programmée ; mais c’est une autre histoire…

 

Rédigé par Jacques Iakopo Pelleau le 10/08/2021 à Taiohae, Nuku Hiva

BIBLIOGRAPHIE

*- Radiguet, Max : « Les Derniers Sauvages », éditions Duchartre et Van Buggenhoudt, Paris, 1929.

*- Radiguet, Max, « Les Derniers Sauvages », éditions Phébus, Paris, 2001.

 

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