Le site de partage de la langue marquisienne
Te tohua niutavavā hou mea àva atu àva mai i te èo ènana
The new site for sharing the Marquesan language

Vue de la plage Vainaho et du Fort Collet, Taiohae, Nuku Hiva. René Gillotin, 1844.

DE « MEI » À « ME I », UNE « ME-TAMORPHOSE » RÉTROACTIVE…

Écrit par

DE « MEI » À « ME I », UNE « ME-TAMORPHOSE » RÉTROACTIVE…

PROLOGUE

Tout en étant le reflet d’un travail approfondi sur un point spécifique de la langue marquisienne, cet article est aussi la manifestation de l’émotion et de la satisfaction ressenties à en avoir découvert, au fil de plusieurs années, un de ses trésors les mieux cachés, reflet intime de l’âme marquisienne. Cet article n’est donc pas un exposé linguistico-scientifique mais plutôt ce que les Anglosaxons nomment « essay », une réflexion sur l’exaltation que peut procurer l’étude d’une langue lorsqu’on parvient à saisir une partie de son essence.

                                    §§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§ 

On peut être amateur passionné de langues, tout comme moi, sans être linguiste de formation, pas plus que moi. L’étude d’une langue – je parle ici de la langue marquisienne - prend alors du temps, et nécessite une implication de tous les instants qui souvent, par défaut de méthodologie « ad hoc » et de références, se heurte à des murs d’incompréhension.

Parfois néanmoins, des éclairs magnifiques viennent briser ces parois qui recelaient des trésors cachés depuis des décennies aux yeux des locuteurs.

C’est l’expérience éblouissante que j’ai vécue récemment en étudiant la conjonction/préposition « ME » lors des deux dernières assemblées de l’Académie marquisienne. À la suite desquelles, à la requête du directeur, j’ai rédigé un article explicatif (que l’on peut consulter en cliquant sur le lien présenté un peu plus bas) et dont j’ai recopié l’essentiel au paragraphe II-b)-1)&2).

Si le but de la publication d’aujourd’hui est de reprendre et d’expliquer l’historique des différentes mutations de « MEI » en « ME I », c’est aussi pour moi l’occasion de montrer combien certains mots d’une langue, même composés de deux lettres seulement, comme « ME », peuvent renfermer une notion d’une grande puissance, jusqu’à présent restée inexpliquée, et qui, une fois dévoilée, s’affiche comme un vrai trésor de marquisianité, d’essence même de la langue, donc de l’âme marquisienne. C’est ce qui m’a troublé, particulièrement « la cerise sur le gâteau » mentionnée en fin d’article qui m’a fait frissonner et m’a donné l’impulsion d’écrire ces lignes afin de partager l’émotion profonde ainsi ressentie à « toucher du doigt » le cœur de la langue.

I - AVANT LA RÉVÉLATION

Depuis 1995 et mon arrivée à Ùa Pou en qualité de professeur d’anglais, je n’ai cessé, au jour le jour, de tenter d’apprendre la langue marquisienne avec, pour outils directs mes échanges amicaux, l’ouvrage du Père Zewen (1) comme support pédagogique et le dictionnaire Dordillon (2) comme base de données vocabularistique. Publiant mes réflexions sur mon site internet relayé par ma page Facebook, j’ai travaillé seul dans mon coin jusqu’en 2019, année au cours de laquelle, j’ai eu la fierté d’être intégré à l’Académie marquisienne.

(1) - Zewen, Père François, « Introduction à la langue des îles Marquises – Le Parler de Nukuhiva – Hamani ha’avivini ‘i te ‘eo ‘enana », Haere , Tahiti, 1987, 2014, 2016.

(2) - Dordillon, Mgr Ildefonse-René « Grammaire et dictionnaire de la langue des îles Marquises », Belin, Paris, 1904.

LES QUATRE USAGES COURANT DE « MEI »

Depuis 1995 donc, le mot « MEI » était entré dans mon vocabulaire usuel avec quatre usages et significations :

1) - Le « mei », ou « meì » dans les trois îles du sud de l’archipel, c’est le fruit de l’arbre à pain (tumumei/tumumeì) qui peut être préparé sous de nombreuses formes dont la « pōpōi » et le « kaakū ».

2) - Dans « Le Parler de Nuku Hiva » (1), le mot « mei » apparaît sous deux autres formes :

a) – Leçon V, § 48 : « La particule (préverbale) « mei » marque le mode proximatif ; l’action est décrite comme proche de sa réalisation », comme ayant failli se produire.

*- « Mei mate âtou i te oke. / Ils ont failli mourir de faim. » (Littéralement : Presque mourir eux de faim.)

b) – Leçon VIII, § 73, c) : « la préposition « mei » marque la provenance, l’origine, le point de départ ».

*- « Mei io Rimo tēnei taò. / Ce taro-ci vient de chez Rimo. » (Littéralement : De chez Rimo ce taro.)

3) - À la page 184 de son dictionnaire, Mgr Dordillon présente les trois formes/sens de « mei » que je viens d’énoncer en y ajoutant la traduction de « tout comme/même » lorsqu’il est répété (Mei…, mei…).

*- « Mei te motua, mei te kui, mei te tau tama…/ Même le père, même la mère, même les enfants… »

Tous les textes rédigés en marquisien depuis le milieu du XIXème siècle, et tout particulièrement les ouvrages liturgiques de l’Église catholique aux Marquises, se conformaient à ces différents usages, édictés, il faut le souligner, par des ecclésiastiques francophones.

II - LA RÉVÉLATION EN DEUX ÉTAPES

A) - Le premier éclair magnifique à faire éclater cet état de fait s’est produit en mars 2021 lors de l’Assemblée plénière de l’Académie marquisienne à Taiohaè ; il s’agissait de justifier la transformation de la préposition de lieu « MEI » en « ME I » (cf I-2)-b) conformément aux constatations et aux réflexions ci-après résumées comme suit :

« Ce sont les différents niveaux d’ANALOGIE, de CONFORMITÉ, d’IDENTIFICATION de la préposition ME qui nous éclairent. Finalement, c’est la notion d’UNIFICATION qui résume tout : l’homme fait un tout AVEC son environnement ».

À l’issue de cette assemblée, il fut donc décidé que désormais le « MEI » exprimant l’origine ou le point de départ s’écrirait en deux mots : ME I.

« MEI i hea tēnei taò ? >>> ME I hea tēnei taò ? »

On peut lire l’article complet en cliquant sur ce lien.

Cependant, même si nous étions sur la bonne piste, ce premier éclair n’avait pas frappé assez puissamment nos esprits pour faire apparaître l’entièreté des usages erronés de « MEI » : le cas exprimant le mode proximatif (cf. I-2)-a) n’était alors même pas évoqué.

 

B) - Le deuxième éclair magnifique à dévoiler un trésor de marquisianité est venu illuminer l’assemblée générale de l’Académie marquisienne à Taiohae en février 2026.

En travaillant avec l’équipe liturgique de Ùa Pou sur l’orthographe des chants et des textes de la paroisse, notre directeur a constaté l’usage fréquent de « MEI » exprimant le mode proximatif (cf. I-2)-a). Citant l’exemple : « Mei mate âtou i te oke. / Ils ont failli mourir de faim. » Il nous explique alors que, tout comme pour le cas traité lors de l’assemblée de 2021, ce « MEI »-ci doit aussi s’écrire en deux mots : « ME I »…

Suite à la surprise générale provoquée par cette assertion, s’engage alors une longue discussion destinée à trouver une justification à cette modification qui remet en cause tous les écrits des décennies précédentes.

Sur le tableau blanc s’affichent alors, les uns après les autres, les différents usages de « ME » ; et la question se pose : « Pour les Marquisiens, quelle est la notion intrinsèque du mot « ME » qui lui permet d’avoir autant d’usages, et quel lien ces usages ont-ils entre eux ? »

La réponse est fulgurante de clarté : dans tous les cas affichés, la notion de PROXIMITÉ s’impose comme dénominateur commun.

1) - Comme conjonction suivie de « I/IA/IO », on l’utilise dans les cas suivants :

CONJONCTION « ME »

EXPLICATIONS

ME I/IA + nom/pronom

ME I/IA se traduit par MÊME + nom/pronom dans les phrases affirmatives, et par NI… NI… dans les phrases négatives. On constate donc une PROXIMITÉ de SITUATION positive ou négative.

ME I/IO + LIEU

ME I se traduit par D’OÙ. Il précise l’origine ou l’endroit D’OÙ l’on vient, dont on est PROCHE, AVEC lequel on est connecté ; on constate donc une PROXIMITÉ DE LIEU.

ME I + VERBE

ME I se traduit ici par FAILLIR qui exprime une action PROCHE de se réaliser ; on constate donc une PROXIMITÉ DE SITUATION.

EXEMPLES

a) – ME I/IA + nom/pronom

*- Me i motuakui, me i te tau tōìki, me ia ù, me ia Tāhia, ua hemo i tēnei mate iòiò kovi 19.

*- Même les parents, même les enfants, même moi, même Tahia ont attrapé la Covid 19. / Les parents aussi bien que les enfants, moi et Tahia ont attrapé la covid 19.

*- Mea kōhii nui tēnei ava nohotita ; he ènana e koakoa, me i te poì àvaika, me i te poì taùnanu, me i te poì hanaìma…

*- Cette période de confinement est problématique ; personne n’est content, ni les pêcheurs, ni les cultivateurs, ni les agriculteurs.

b) – ME I/IO + lieu

*- Me i hea mai òe ? Me io he haèhoko au.

*- D’où viens-tu ? Je viens du magasin.

*- Ua taki au i te tau māmaì me i òto o te tiha.

*- J’ai retiré les œufs (de l’intérieur) du carton.

c) – ME I + base verbale

Me i topa te pāriri io he kaavai.

La voiture a failli tomber dans la rivière.

 

2) - Comme préposition suivie de « ME + TE/HE », on l’utilise dans les cas suivants :

PRÉPOSITION « ME »

EXPLICATIONS

ME + NOM/PRONOM

ME se traduit par AVEC ; or, lorsqu’on se trouve AVEC quelqu’un, c’est qu’on en est PROCHE. On constate donc une situation de PROXIMITÉ DE LIEU entre personnes.

ME TE + NOM

ME se traduit par AVEC et RELIE deux éléments qui sont désormais PROCHES. On constate donc une situation de PROXIMITÉ DE LIEU entre personnes ou choses.

ME HE + NOM

ME se traduit par COMME ; or, lorsqu’on est COMME quelqu’un, on est PRESQUE cette personne. On constate donc avec lui/elle une situation de PROXIMITÉ D’IMAGE.

ME HE MEA + particule préverbale + verbe

ME HE MEA se traduit par COMME/SI selon le cas. Dans la continuité de l’exemple ci-dessus, ME HE MEA introduit une action verbale qui SE PRODUIRAIT (SERAIT PROCHE) ou SE PRODUIT (EST TRÈS PROCHE) à une certaine condition. On constate donc une PROXIMITÉ de SITUATION.

EXEMPLES

a) – ME + nom/pronom

*- Ua tihe Mata me Ūatahi i tīnahi.

     Mata et Ūatahi sont arrivées hier.

*- Ua tihe mai ta ù moî iâmutu me ta īa puke tama.

    Ma nièce est arrivée avec ses enfants.

b)  - ME TE + nom

*- A humu te ihovare me te tōuà !

*- Attache le cheval avec la corde !

c) – ME HE + nom

*- Ua kata teâ ènana me he kōea.

*- Cet homme rit comme un fou.

d) – ME HE MEA + particule préverbale + base verbale

*- Me he mea e vavaò mai òe, e tihe au.

*- Si tu m’appelles, je viendrai.

En résumé donc, dans chacun des cas exposés ci-dessus, on constate que « ME » exprime une relation de PROXIMITÉ entre les éméments de l’énoncé.

III – LA CERISE SUR LE GÂTEAU : ME MAI !

Le mercredi 6 mai, lors de la réunion hebdomadaire des membres de l’Académie de Nuku Hiva, alors que nous étions en train de lire le texte du programme de la journée culturelle polynésienne du lendemain à laquelle on nous avait invités, nous sommes « tombés » sur l’expression bien connue « ME MAI ! » destinée à appeler les invités à avancer vers les festivités.

Rattachant alors cette formule aux différents cas de « ME » étudiés précédemment, mon esprit a immédiatement compris la puissance de sa concision qui, en deux petits mots exprimait le RAPPROCHEMENT, donc la PROXIMITE désirée entre l’invité et son hôte. On pourrait littéralement traduire « ME MAI » par « AVEC VIENS ! », soit : « VIENS PRÈS DE MOI ! ».

(Remarque très personnelle : « ME » est ici suivi de « MAI », particule directionnelle généralement apposée après les verbes afin de préciser un déplacement dirigé vers l'énonciateur ou bien le centre d’intérêt de l’énoncé. « MAI » est aussi, d’après Zewen, « originellement …/… un verbe autonome » (op.cit Leçon VIII §83 – remarque 20) ; on pourrait donc aller jusqu’à dire que, tout en conservant sa notion intrinsèque de PROXIMITÉ, « ME » peut, en l’occurrence, avoir valeur de particule préverbale prescriptive (= constituant un commandement, un ordre), une fonction non encore répertoriée en marquisien et pourtant utilisée par au moins onze langues d’Océanie comme le signale l’article du POLLEX (Projet de lexique polynésien en ligne) que l’on peut consulter en cliquant sur ce lien. )

Faisant part de mon enthousiasme à mes amis, ceux-ci admettent alors la puissante concision de la formule « ME MAI » qui, bien que comprise de tous, n’avait jamais jusqu’à présent été explicitée (au point actuel de mes connaissances), et qui vient définitivement renforcer et justifier la mutation de « ME » en « ME +++ » dans tous les cas mentionnés.

Le fruit de l’arbre à pain est donc désormais le seul à s’orthographier « MEI/MEÌ ».

Jacques Iakopo PELLEAU, le dimanche 10 mai 2026 à Taiohaè, Nuku Hiva

 

Informations supplémentaires

  • VideoCenter: Non

Comments est propulsé par CComment