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Vue de la plage Vainahō et du Fort Collet, Taiohaè, Nukuhiva. René Gillotin, 1844.

Histoire de TŪHIVA / LE FORT COLLET à Taiohaè, Nukuhiva

I – Localisation :

La colline Tūhiva – Fort Collet se situe dans le nord-est de la baie de Taiohaè sur l’île de Nukuhiva ; en son sommet, son altitude est de 16 mètres. Ses coordonnées sont 8°54’ 5473’’ de latitude sud et 140°05’ 41.73’’ de longitude ouest.

tuhiva google

( Vue aérienne de Tūhiva / Fort Collet en 2003 – Google Earth – 2016)

II- Toponymie

A)- Le nom originel

Le nom de Tūhiva est le nom originel, signifiant « Hiva debout ».

Le 1er juin 1842, le chef Temoana signe un acte de cession à la France lui donnant « le mamelon Tūhiva […] et toute la baie de Hakapehi ».

    annexiontaiohaetuhiva2 (Acte pour la cession à la France du mont Tūhiva le 1er juin 1842 ;  extrait des « Traités de la France, 1842)

D’après Félicité Teèi Kimitete, le nom de ce morne (colline, mamelon) est Tūhiva parce que « Hiva est debout », « Ua tū te hiva » ; elle explique qu’à Hatiheù un endroit porte le nom de « Tapuhiva », « Tapu te hiva », « Pas de Hiva à cet endroit-là ».

B)- Significations du mot « Hiva »

La question se pose alors de savoir ce qu’était un « hiva » car sa signification est variée.

1)- Le dictionnaire Dordillon de 1904 (réédition 1999) nous propose :

*- Hiva : (au sud-est), côté gauche ou droit de la vallée ; (au nord-ouest, faîte d’une case.

2)- Le dictionnaire Dordillon de 1931 nous dit :

*- Hiva : faîte d’une case ; e vaka hiva, pirogue à plusieurs fargues (bordées) ; (sud-est) côté droit ou gauche de la vallée ; tresser les feuilles.

3)- Juste pour information, et selon le dictionnaire de l’Académie tahitienne, il est intéressant de savoir ce que « hiva » signifie à 1500km de distance des Marquises :

*- Hiva (1) clan, corporation, compagnie, les occupants d’une pirogue, groupe de chefs qui accompagnaient le roi et lui servaient de conseil et de garde. (2) peuple d’envahisseurs plus ou moins légendaires dont il est souvent question dans les anciennes traditions. Peut-être s’agit-il des Marquisiens ? (Ce n’est pas moi mais bien le dictionnaire qui pose la question).

De nos jours, la plupart des Marquisiens ne connaissent que deux significations du mot « hiva ». Celle se référant à la localisation dans la vallée et celle de « poutre maîtresse » héritée de la légende de la création des Îles Marquises par Oatea et qui forme partie du nom de Nukuhiva et de Hivaòa.

C)- Significations du mot «Tūhiva »

1)- Les deux versions du dictionnaire Dordillon disent : Tūhiva : 24ème jour lunaire

2)- À la page 73 de son « Récit aux Îles Marquises », publié en 2007 par les éditions Haere Pō de Tahiti, le Pasteur William Pascoe Crook raconte comment les anciens Marquisiens comptaient les « mei » lors de la récolte. Si le nombre le plus bas était 4 « mei » formant un « pona », dans les îles du nord, on passait ensuite à un « àu » qui faisait 100 « pona », soit 400 « mei » ; puis à un « mano » qui faisait 10  « àu » soit 4000 « mei » ; puis à un « tini » qui faisait 10 « mano » soit 40 000 « mei » ; puis à un « Tūhiva » qui faisait 10 « tini » soit 400 000 « mei » ; puis à un « poho » qui faisait 10 « Tūhiva » soit 4 000 000 de « mei ».

Donc un « Tūhiva » équivalait au nombre de 400 000 à Nukuhiva.

 

III – Histoire de la colline Tūhiva.

A)- Avant 1813

Dans l’histoire de Taiohaè, il est difficile de dissocier le morne Tūhiva du vallon Hakapehi.

1)- De nombreux témoignages de personnes encore vivantes dont Teèi, disent que Hakapehi était le domaine de Paètini (aussi connue sous le nom de Honutini), petite-fille de Kiatonui par Tahatapu (sa fille aînée) et de Mauateii/Teiimoeau, chef Hapaa, et fils de Taheteio, chef des Hapaa de Teuhitua. Ils eurent au moins deux filles, Apekuà et Vaekehu que Temoana épousa l’une après l’autre.

2)- On se rappellera aussi que le grand banian de l’Hôpital Louis Rollin à Hakapehi est appelé « Banian de Paètini ». De même, n’oublions pas la remarque de Max Radiguet qui, le 2 juin 1842, en descendant de la colline Tūhiva pour visiter la baie de Taiohaè, nous explique qu’un des premiers paepae que l’on trouve en descendant à gauche vers la plage de Vainaho est celui de Paètini, décédée en 1841, et où résident encore deux de ses pekio, maris secondaires. (Radiguet, opus cit. p.84)

3)- Le dernier détail que l’on peut fournir sur le vallon Hakapehi, c’est qu’il était, à l’origine, peuplé par une tribu venu du sud, les Tiuèi.

B)- 1813, Porter occupe Hakapehi et Tūhiva.

*- Le 25 octobre 1813, le commodore américain David Porter arrive à Taiohaè. Ses six navires s’ancrent dans la Baie de Hakapehi et il fait installer un campement sur la petite plaine côtière. Il précise que ce vallon est inhabité pour des raisons religieuses (opus cit. p. 50).

*- Le 29 octobre au matin, Porter donne l’ordre de départ à l’expédition prévue la veille et commence le déchargement de son matériel, en particulier des barils à eau qui, une fois alignés, forment une barrière de protection temporaire. Il fait aussi porter à terre les voiles des navires et fait ériger une grande tente servant d’abri couvert qui est protégée par un corps de fusiliers marins. Il fait descendre deux autres canons, dégréer l’Essex et porter vivres et munitions sur les navires capturés qu’il appelle ses « prises ». Sur le rivage, on commence la construction d’un four à pain dont les briques proviennent des prises, et du pain frais sera ainsi servi à ses hommes tout au long du séjour.

*- Le 1er novembre, Kiatonui suggère alors que toutes les tribus alliées de Porter, à commencer par les Teii de Taiohaè, construisent une maison pour abriter ses hommes.

*- Le 3 novembre, comme promis, les Teii, les Hapaa et les Teavaani commencent la construction des habitations à Hakapehi bordée par la plage Kuvea ; ils sont plus de quatre mille ayant apporté tout le matériel nécessaire. Porter a fait délimiter le plan de construction à l’aide de barils à eau alignés en demi-cercle. Avant la nuit, les ènana achèvent une maison d’habitation pour Porter, une autre pour les officiers, un magasin pour les voiles, un atelier pour les tonneliers, un abri pour les malades, une boulangerie, un corps de garde et un abri pour la sentinelle en faction ; chaque corps de bâtiment est relié aux autres par une palissade de bois de douze pieds de long par quatre de hauteur (3.6m x 1.2m). Les hommes sont remerciés par une distribution de harpons et de cerceaux de fer.

*- Porter continue de s’étonner de la bonne entente qui règne entre tous les insulaires et leur efficacité dans le travail alors que toute autorité semble absente. Il n’a pas saisi justement qu’une telle mobilisation de main d’œuvre eût été impossible sans l’autorité discrète mais établie aux yeux de tous du grand chef/hakaìki tapu, et de surcroît grand-prêtre/tauà qu’était Kiatonui, investi d’un vrai pouvoir exécutif provenant de sa lignée de fils ainé, héritier direct de plusieurs ancêtres divinisés.

*- Le 11 novembre, Porter demande à Kiatonui le droit d’occuper la colline Tūhiva pour y bâtir un fort. Le chef s’empresse d’accepter et lui propose les services de sa tribu. Porter accepte après lui avoir fait renouveler ses vœux d’allégeance.

tuhiva 1813

*- Du 12 au 13 novembre, les travaux d’aménagement de Tūhiva commencent. Aidés par les hommes de Porter, les Teii nivèlent le faîte de l’éminence bientôt défendue par un parapet de barils à eau remplis de terre. Quatre pièces d’artillerie sont apportées des prises et installées dans des embrasures prévues pour seize canons. Le fort est achevé le 14 novembre.

*- Le vendredi 19 novembre, au nom des Etats Unis d’Amérique, Porter prend possession de Nukuhiva qu’il nomme Île Madison du nom du président des États-Unis en poste ; la colline Tūhiva devient Fort Madison, le village de Hakapehi, Madisonville, et la baie, Baie de Massachusetts, du nom de l’état dont Porter était originaire. L’acte est officialisé par une salve de dix-sept coups de canons tirés du fort auxquels répondent dix-sept autres salves provenant des navires à l’ancre ; une déclaration ad hoc, paraphée par les officiers présents, stipule en outre que les tribus indigènes mentionnées dans l’acte ont demandé la protection des USA. Porter fait rédiger plusieurs exemplaires de l’acte dont un sera remis au capitaine de l’Albatross à son départ le 24 novembre, et un autre, placé dans une bouteille avec quelques pièces de monnaie US, le tout enterré au pied du fort Madison.

*- Le 12 décembre, amplement pourvu de toutes provisions, Porter quitte Taiohaè sur l’Essex accompagné de l’Essex Junior commandé par le lieutenant John Downes. Au total, ce sont 225 hommes sur la frégate et 25 sur le deuxième navire, qui quittent Nukuhiva.

Secondé par l’aspirant de marine Feltus, volontaire et âgé de seize ans, et vingt et un matelots, Porter laisse au lieutenant Gamble le commandement de la place ainsi que du Seringapatam, du Sir Andrew Hammond et du Greenwich soigneusement amarrés sous le fort.

*- Le 9 mai 1814, la révolte organisée par les Anglais de l’île gronde contre les Américains qui doivent tirer au canon sur le fort où Wilson, aidé de naturels, tente de désenclouer les canons afin de faire feu. Vers seize heures, profitant de la brise de terre qui commence à souffler, Gamble fait couper les amarres des deux navires après avoir mis le feu au Greenwich ; le Sir Andrew Hammond s’éloigne lentement et prend la direction de la haute mer qu’il atteint à la tombée de la nuit, éclairée par l’incendie du Greenwich qui coulera aux pieds de Tūhiva.

C)- Août 1814, les Britanniques prennent possession de Nukuhiva

Le 28 août, au cours d’une longue traque entre les Galápagos et les Marquises, la flotte britannique fait escale à Taiohaè et le capitaine Pipon prend possession de Nukuhiva au nom de la Couronne britannique.

Il est accompagné du capitaine Thomas Staines de la frégate H.M.S Briton. Les Anglais remarquent que tous les canons ont disparu du fort et que les habitations sont détruites ; les restes du Greenwich sont encore visibles et, à part quelques bandes de cuivres prélevées, les naturels n’ont rien arraché à la carcasse.

D’après Greg Dening, du 19 août au 2 septembre, escale du Briton, capitaine. Edward Belcher et du Tagu, capitaine John Shillibeer ; avec Kiatonui, ils tentent d’organiser l’occupation de Nukuhiva suite au passage de Porter ; ils récupèrent la bouteille laissée par Porter contenant l’acte de prise de possession et des pièces de monnaie américaines. Fin de l’épisode Porter.

D)- En janvier 1840 :

Passage à Taiohaè d’une expédition topographique britannique composée du Starling et du Sulphur, capitaine Belcher, que Temoana autorise à s’installer sur Tūhiva ; il lui demande aussi de l’aider à assoir son autorité mais Belcher, qui trace un portrait peu flatteur du jeune chef, prétexte de sa mission scientifique pour ne pas prendre parti. Il réussit néanmoins à réunir tous les chefs et à convaincre Temoana de signer un document par lequel il prend sous sa protection les biens des Anglais.

E)- 1842 et l’occupation française ; Tūhiva devient le Fort Collet.

*- Le 25 mai 1842, après avoir pris possession des îles du sud de l’archipel au nom de la France, l’amiral Abel Dupetit-Thouars arrive à Taiohaè avec sa flotte ; l’accueil est festif et de nombreux hommes et femmes montent à bord. Ils sont renvoyés à la tombée de la nuit.

*- Le 1er juin à 15 heures, tous les chefs des Teii et des Taiòa sont rassemblés sur la Reine Blanche pour la signature officielle de la « Déclaration des chefs de l’île Nukahiva pour la reconnaissance de la souveraineté française » dans laquelle les chefs demandent « à prendre le pavillon Français et à ce que le roi veuille bien nous accorder une garnison pour la protection de notre pavillon commun et de notre île ». Pākoko et Niehitu, oncle maternel de Temoana sont présents. A côté des paraphes de Dupetit-Thouars, Collet et du père Baudichon, s’étalent ceux de Temoana, Temoki, Tumee, Moki, Tahutete et Pikitoka.

On donne un pavillon tricolore à Temoana et la somme de 1800 franc-or en contre-valeur de la baie et la plage de Hakapehi (Radiguet, opus cit. p. 80) qu’il désigne aux Français pour leur installation ; il leur laisse aussi le morne Tūhiva qui sépare à l’ouest Hakapehi du reste de la vallée.

*- Le 2 juin, l’état-major débarque à Vainahō et monte sur Tūhiva où un mât a été dressé. Une cérémonie identique à celle de Vaitahu le 1er mai se déroule en présence des chefs Teii, Taiòa et les chefs de Ùapou et Ùahuka comme l’attestent leurs « signatures » en bas des différents documents établis. Pākoko et les chefs Taiòa réclament un pavillon dont ils s’entourent le corps et rentrent satisfaits dans leurs vallées respectives.

Les travaux d’établissement commencent aussitôt à Hakapehi et sur la colline Tūhiva qui domine la baie, les deux mêmes emplacements occupés par Porter en 1813. Des travaux de captage d’eau avec château d’eau sont aussi lancés dans un vallon qui domine les deux sites. Dupetit-Thouars donne le nom de Collet au fort Tūhiva en l’honneur du contre-amiral Collet, père du capitaine de corvette Collet, commandant de la corvette Embuscade qui est nommé commandant du fort et du groupe nord-ouest le jour même. En échange d’un uniforme rouge de colonel, Temoana fait cadeau de 12 arbres à pain et 6 cocotiers pour construire une habitation de 20m de long sur 8m de large.

    taiohae tuhiva 1842 

(La plage Vainahō et le Fort Collet dessinés en 1842 par Max Radiguet)

*- Le 17 juin, arrivée des corvettes La Boussole et L’Embuscade avec deux compagnies d’infanterie de marine et des ouvriers ; le personnel a été convenablement réparti entre Taiohaè et Vaitahu.

Désormais, il y a deux cents hommes sur place sous la protection d’un navire stationnaire. Un camp est établi à Hakapehi en attendant la fin des travaux sur Tūhiva où l’on entame la construction d’un bâtiment de commandement, d’une caserne et d’un entrepôt couvert en tôle pour la protection incendie ; on commence aussi à creuser une poudrière dans le roc, un four à chaux, un autre à pain et un troisième à briques sur le flanc est.

*- Fin juillet, les travaux étant terminés au Fort Collet, maintenant défendu par sept canons, la garnison abandonne Hakapehi où les bâtiments sont transformés en ateliers.

          tuhiva radiguet 1842 copie

*- En septembre, après avoir participé à tous les travaux et secondé l’ingénieur hydrographe dans ses opérations de triangulation de l’île, le jeune commis de marine de 27 ans Auguste Marguet est chargé de défricher un terrain afin d’y cultiver des légumes pour l’équipage et d’y creuser un puits de 10 mètres de profondeur qui lui vaudra l’étonnement et les éloges du gouverneur ; c’est le puits dont on voit encore la margelle descellée devant la Poste de Taiohaè et auquel on donne parfois le nom de « Puits Marguet ». Max Radiguet précise que « c’était un puits très profond qui fournissait une eau légèrement acidulée et très abondante ». (Radiguet, opus cit. p.93)

taiohae le puits marguet legendes
(Le puits Marguet, de nos jours)

F)- Après 1842 : Les abandons ; le bagne de Taiohaè

*- En juin 1843, le gouvernement français décide de ne maintenir qu’un seul poste militaire à Taiohaè en raison de l’excellent abri fourni par la baie. Le quartier Hakapehi prend le nom de Saumurville d’après le nom de la ville natale de Dupetit-Thouars qui en fournit à l’administration un plan complet avec nom des rues, casernes, églises, jardin des plantes et champ de Mars mais rien de cela ne sera réalisé.

Par contre, la colline Tūhiva, qui porte désormais le nom de Fort Collet, est bien munie de la maison du gouverneur, du pavillon des officiers, d’un magasin général, d’une forge, de deux poudrières voutées creusées dans le sol, de deux fours à pain et de fours à briques et à chaux, seuls vestiges encore visibles de cette époque-là sur la pente-est de la colline (au-dessus des terrains de tennis). On démontera tout ce qui pourra l’être en 1849 pour le transporter à Tahiti. (Les poudrières voutées et les souterrains resteront longtemps accessibles mais leur entrées seront bloquées par mesure de sécurité en 2016 lors de la construction du grand tiki Tūhiva.)

four briques chaux
(Ruines d’un four à briques ou à chaux sur le flanc-est du Fort Collet)

tuhiva caves candelot bailleul 1997

(Photos des poudrières voutées et d’un souterrain prises en 1997 par Jean-Louis Candelot
et présentées par l’historien Michel Bailleul dans un diaporama lors du séminaire des experts de l’UNESCO en 2012.)

tuhiva rene guillotin dec 1844

(Taiohaè, la plage Vainahō et le Fort Collet - René Gillotin - Décembre 1844)

*- En mars 1845, le procès de Pākoko au Fort Collet. La cour est composée d’officiers en uniforme d’apparat, d’un secrétaire et du Père François de Paule Baudichon agissant en qualité d’interprète.

pakoko rohr copie
(Portrait de Pākoko, dessiné à l’encre en 1843. Collection Rohr)

On écoute les « témoins » et les accusés ; les trois (ou cinq) toa accusent leur chef d’avoir ordonné le massacre de cinq marins français le 25 janvier, tandis que Pākoko explique leur intervention sans son accord. Après deux votes secrets, l’exécution est prononcée unanimement à l’encontre de Pākoko et de onze autre ènana condamnés par défaut.

Pākoko est fusillé le 21 mars sur le parvis du blockhaus dressé sur la crète entre les vallées Hikoèi et Pākiu.

*- L’année 1846 à Taiohaè est marquée par l’achèvement des trois bâtiments administratifs les plus anciens de Polynésie française, toujours en service de nos jours.

Il s’agit :

1)- De l’Hôtel du Gouvernement à Hakapehi, devenu résidence de l’Administrateur d’État,

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2)- Du Pavillon des officiers, désormais local de la Subdivision administrative des îles Marquises,

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3)- Du Magasin général de la Marine, devenu Maison d’arrêt.

      prison Copy                        

*- Le 17 décembre 1849, après avoir été progressivement réduit au fil des ans, le personnel militaire quitte définitivement le poste de Taiohaè et, contrairement à Tahuata, la gestion du pays n’est pas dévolue aux missionnaires qui reçoivent en prêt l’Hôtel du Gouvernement et ses dépendances. Temoana se voit laisser la jouissance du Fort Collet, du Pavillon des officiers et du Magasin général. Il doit aussi s’occuper de deux chevaux et assurer la surveillance d’un dépôt de charbon (Jangoux, opus cit. préambule). Temoana continue à toucher son traitement de 2000 francs-or par an et un tapu est édicté pour protéger le corps de logis en bois de Tūhiva dont la translation à Tahiti avait été jugée inutile. (Radiguet, opus cit. p. 230).

Sans plus aucune présence française dans le sud, les quatre prêtres missionnaires décident de s’installer à Taiohaè où la vie leur semble plus favorable.

*- En début d’année 1850, suite au départ des troupes, des troubles subviennent à Ùapou et Nukuhiva. A Taiohaè, le chef Hopevehine, qui assiste souvent à la messe, prend de l’ascendant sur Temoana qui ne suit pas encore la religion catholique. Leur opposition sème le trouble dans l’île.

Le 28 mai, après rétablissement de l’ordre par un navire de passage, on réinstalle au Fort Collet un poste militaire composé de vingt-deux soldats commandés par un sous-lieutenant.

*- En 1851, à Paris, l’assemblée législative vote l’établissement d’un lieu de déportation à Taiohaè. Le 10 juillet, sans connaître cette décision, les militaires abandonnent à nouveau le poste, le sous-lieutenant étant parti le 28 mai.

*- En juin 1852, dirigée par le commandant-particulier Bolle, la garnison est rétablie au Fort Collet avec l’arrivée de trois déportés et leur famille à bord de La Moselle. Ils sont enfermés dans ce qu’il reste du Fort Collet. Ils seront libérés en 1854.

Deux blockhaus venus de France sur la Moselle sont installés sur une colline de Haavao et sur une hauteur dominant Tūhiva. Le capitaine de frégate Bolle dirige une compagnie d’infanterie, de dix ouvriers d’artillerie, de douze gendarmes, le tout appuyé d’un navire stationnaire. On trace une route le long de la plage et vers les points fortifiés à l’entrée des vallées Hikoèi et Hōata, résidence de Temoana. (Radiguet, opus cit. p. 231)

*- En 1853, à soixante mètres environ en amont de la Résidence du gouverneur, on établit un pénitencier composé de six maisonnettes identiques dans un enclos facile à surveiller: trois pour les déportés et leur famille, trois pour le lieutenant de gendarmerie et ses hommes. Avec un navire stationnaire dans la baie, dix ouvriers d’artillerie, douze gendarmes et une compagnie d’infanterie, en plus des déportés et de leur famille, ce sont environ trois cents Français qui résident alors à Nukuhiva.

*- En 1859, le 15 décembre, pour la troisième fois, le poste militaire est abandonné ; les missionnaires catholiques sont chargés de la garde du pavillon et des bâtiments. Au Fort Collet, la Mission installe une école où le Frère Florent Forgeot est instituteur avec une trentaine d’élèves inscrits. Le Gouverneur de la Richerie impose l’enseignement en français.

*- Le 19 décembre, arrivée du Résident, le lieutenant de vaisseau de Kermel qui, pour s’opposer à la Mission va encourager les ènana à se détourner de l’église et reprendre leurs anciens rites. Il distribue des autorisations de fabrication d’alcool de coco et nomme chefs des hommes qui partagent sa politique. Il reprend la charge du Fort Collet, la Résidence et le bâtiment administratif. L’église conserve le magasin général jusqu’en 1866.

*- 1863, « Annus horribilis » pour les ènana. Outre ce qui va suivre, cette année 1863 est incluse dans une période de grande sécheresse qui dure sept années.

En février, afin de mettre un terme au désordre qui règne dans l’archipel, Mgr Dordillon se rend à Tahiti où, en collaboration avec le Commissaire impérial Gaultier de la Richerie, il va faire établir plusieurs arrêtés et un règlement concernant l’administration des Marquises.

Le 19 mars, l’article premier de l’arrêté n° 18 réglant le service spécial stipule : « Le service spécial de l’archipel des Marquises sera dirigé par deux fonctionnaires nommés par nous et habitant la baie de Taiohaè (Île Nuka Hiva). Ces deux fonctionnaires, le premier sous le titre de Résident, le second sous le titre de Directeur des affaires indigènes, relèveront de l’autorité des chefs de la colonie. »

Le 23 août, l’aviso à vapeur français Diamant fait escale à Taiohaè. Il est en provenance de Callao au Pérou d’où, suite à l’intervention de l’évêque de Tahiti Tepano Jaussen, les autorités françaises lui ont ordonné de ramener les Polynésiens capturés par les Péruviens à des fins d’esclavage. Depuis son départ, quinze Polynésiens sont morts de la variole qui menace l’ensemble des passagers et de l’équipage.

C’est au Fort Collet, transformé en hôpital qu’on soigne la douzaine de malades débarqués qui sont originaires de Tubuai, de Mangaia aux Îles Cook et de Rapa Nui. En quelques semaines, malgré les soins prodigués par les missionnaires et l’acheminement d’un vaccin sur place, on déplore 958 morts à Nukuhiva et près de 600 à Ùa Pou comptabilisés en mars 1864.

Le 12 septembre, après neuf mois de souffrances, Temoana meurt, emporté par une pleurésie.

*- Photos de 1870

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Deux photos du Fort Collet en 1870.
La 1ère photo en montre le côté ouest. Son auteur est inconnu.
À noter le petit wharf au pied de Tūhiva et la chapelle de la Vierge Immaculée dans la vallée Hikoèi.
La 2ème montre le côté-est ; elle a été prise en 1870 par Paul-Émile Miot, officier de marine à bord de l’Astrée.
Les bâtiments debout sont encore bien visibles.

*- Photos de 1898-1900

tuhiva fort collet 1900PNG    

La photo ci-dessus a été prise en 1898 par Henry Lemasson.
Celle qui suit a été prise par le Père Siméon Delmas vers 1900.
On voit qu’il ne reste qu’une maisonnette à l’emplacement du Fort Collet.
Le 1er wharf a disparu ; il a été remplacé par un wharf implanté sur la plage Vainahō.
Construit en pierre en en bois, il continuera à être utilisé jusqu’aux années 1970.

tuhiva delmas               

*- Une carte postale datée de 1907 montre Tūhiva libre de toute construction :

taiohae tuhiva 1907                 

*- Une carte postale datée de 1922 laisse apparaitre une cabane à mi-hauteur et un wharf très raccourci.

taiohae tuhiva 1922              

*- À l’origine terrain militaire appartenant à la France, la colline Tūhiva a progressivement été restituée à la Polynésie française, puis à la commune de Nukuhiva en 2013.

À partir de 2015, le Conseil municipal de Nukuhiva décide de valoriser ce site pour lequel il commande un grand tiki réalisé en 2016 par Gregorio Pordea Grand-Midi et une équipe d’artisans locaux. Le tiki-femme se nomme Tūhiva et fait 12 mètres de haut ; le guerrier qui sort de son flanc mesure 8 mètres. Suivant les termes mêmes de Gregorio : « Le tiki représente le passé ; le guerrier, le présent qui regarde vers le futur.»

Un parcours de santé doit être aménagé tout autour de la statue.

L’accès aux deux poudrières voutées du sommet et aux souterrains a été bloqué et sécurisé.

tiki tuhiva0


BIBLIOGRAPHIE

- Académie tahitienne, « Dictionnaire Tahitien-Français », Te Fare Vāna’a, Tahiti, 1999.

- Dordillon, Mgr Ildefonse, « Dictionnaire et grammaire de la langue des îles Marquises », Paris, Belin, 1904 – Société des Études Océaniennes, Tahiti, 1999

- Jangoux, Michel « Voyage en Polynésie (1847-1850) : le bestiaire oublié du capitaine Noury », Académie royale de Belgique, Bruxelles, 2017.

- Radiguet, Max, « Les Derniers Sauvages aux îles Marquises », Phébus, Paris, 2001

 

Rédigé par Jacques Iakopo Pelleau

 

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