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Le site de partage de la langue marquisienne
Te tohua niu tavavā hou mea àva atu àva mai i te èo ènana
The new site for sharing the Marquesan language

Vue de la plage Vainahō et du Fort Collet, Taiohaè, Nukuhiva. René Gillotin, 1844.

Langue et Histoire

Écrit par


panneau en langue du sud

Tenter de répondre à cette question nécessite d’abord de se pencher sur les grandes lignes de l’histoire tragique du peuple qui la parle.


I – BREF RAPPEL HISTORIQUE

A) - LES PLAIES MARQUISIENNES

Le peuple marquisien a failli disparaitre pour de nombreuses et mauvaises raisons. Il a été la victime non consentante de son contact avec les étrangers. Qu’ils aient été de passage, ou bien qu’ils ne soient jamais partis, ils ont bouleversé, et même failli détruire à tout jamais, ce peuple autochtone et son univers fragile.

Oui, même si le peuple marquisien connaissait certaines maladies, dont la lèpre, avant ce contact, il a été peu à peu décimé par la variole, la tuberculose, les grippes et la syphilis dont on sait avec certitude que trois hommes au moins des équipages du commodore Porter en étaient vecteurs à leur arrivée à Taiohaè en 1813.

Oui, ce sont les serviteurs tahitiens et hawaiiens des pasteurs protestants venus de Grande Bretagne et de Hawaii dans les années 1830, qui ont enseigné aux Marquisiens la fabrication de l’alcool à partir des fruits locaux et de plantes locales comme la cordyline « tī » ; vint ensuite l’alcool de coco, namu èhi. Cet empoisonnement à l’alcool a fait perdre la raison et l’espoir à des générations d’hommes et de femmes surcontaminés par les maladies citées plus haut.

Oui, à peine annexées par l’amiral Dupetit-Thouars en 1842, les Marquises ont été délaissées pour Tahiti, la même année, sans aucune politique de gestion sérieuse pendant des décennies.

Oui, à partir de 1863, c’est le « Règlement pour la conduite des indigènes » (édicté par le Commissaire impérial de Tahiti, et chargé d’exécution à Nuku Hiva par le Résident, administrateur civil, et le Directeur des affaires indigènes, Mgr Dordillon, évêque et vicaire apostolique des Marquises), qui a, par le décret du 20 mars, interdit, entre autres, les couples illégitimes, aux femmes et aux filles l’accès des navires, de faire dessécher les morts, d’organiser les festins mortuaires, de battre le tambour, de danser et de chanter à la mode païenne, de s’oindre de curcuma/èka ou de d’huile de coco/pani, d’en oindre les vêtements, de porter des colliers de fleurs de pandanus/haa, de tatouer, de se faire tatouer, d’aller ou de se baigner nu, de travailler le dimanche et les jours fériés du nouveau calendrier, les lieux tapu ayant été rendus profanes.

En deux mots, s’enivrer et mourir de désespoir étaient les seules options laissées à ce peuple qui n’avait rien demandé à personne, et dont l’existence s’épanouissait autrefois au sein de la vie communautaire et de ses koika, là où battait son cœur, au son primaire, primitif et primordial des tambours/pahu.

Oui, même si, en novembre 1865, le « Règlement » de 1863 fut abrogé, c’est cette sévérité religieuse aussi bien qu’étatique, aggravée de toutes les affres déjà énoncées, qui a provoqué la chute démographique que l’on sait.

B) – LA DÉPOPULATION

En 1799, Kiatonui, hakaìki tapu des Teii de Taiohaè, avait seize frères et sœurs. Lui-même eut dix enfants. Quarante ans plus tard, en 1840, Temoana, son arrière-petit-fils, qui n’avait qu’une sœur, n’eut que trois enfants ; son fils cadet, Stanislas Moanatini, eut quatre enfants dont seules deux filles survécurent.

De près de 80000 habitants au moment du premier contact, la population était tombée à 2255 au recensement de 1926. Mais c’est à partir de ces années-là, grâce à la détermination du Dr Louis Rollin et de mesures annexes, que la population a cessé de décroitre ; après la deuxième guerre mondiale, les familles de plus de dix enfants étaient à nouveau monnaie courante.


II – LE RENOUVEAU CULTUREL ET LINGUISTIQUE

A) – LE SURSAUT DES ANNÉES 1970

Oui, jusqu’aux années 1970, les Marquisiens se sont débrouillés tous seuls pour survivre ; le développement tardif actuel n’est dû qu’à l’installation du C.E.P. en Polynésie française, et aux avancées inéluctables d’un monde moderne qui a fini par s’incruster dans la vie de tous les jours aux côtés de l’argent, devenu valeur indispensable et universelle.

Et pourtant la langue a survécu. Malgré les interdictions de l’utiliser à l’école jusqu’aux années soixante-dix, cette langue qui avait subi les mêmes assauts que son peuple locuteur, cette langue a survécu. Et il faudra toute la détermination visionnaire de Mgr Hervé-Marie Le Cléac’h, lui-même interdit de langue maternelle bretonne dans son enfance, pour que le èo ènana soit remis en usage dans la liturgie et les textes sacrés de la religion catholique, donnant ainsi à voir à ses fidèles la lumière au bout du tunnel.

Encouragés par une telle détermination, le 31 mars 1979, ces mêmes fidèles fondèrent l’Association Motu Haka dont l’acte premier fut d’imposer l’enseignement de la langue marquisienne dans les établissements scolaires de l’archipel. Empreint d’impérialisme culturel hérité de l’état tutélaire, le gouvernement local et tahitien de l’époque avait, au mépris des nombreuses langues autochtones, décidé unilatéralement de généraliser l’enseignement du reo tahiti à tous les établissements scolaires du territoire.

Avec le sursaut linguistique, c’est l’âme du peuple qui est touchée. Encouragés par ce succès et menés par des hommes et des femmes énergiques et éclairés, les Marquisiens retrouvent le chemin incertain et fragmenté de leur culture ancestrale ; les années 1980 sont celles du retour aux chants, au haka et au tatouage si brutalement exposés aux yeux du monde ébahi lors des premiers festivals tenus à Tahiti ou en Nouvelle Calédonie.

B) – LA LANGUE ÉTUDIÉE

En mai 1983, à la demande de Mgr Le Cléac’h, arrive à Taiohaè un éminent linguiste luxembourgeois, le Père François Zewen qui, depuis 1980, dirige le Centre de Recherche des Églises du Pacifique à Port-Vila, capitale du Vanuatu. Il séjournera à Taiohaè jusqu’en mars 1987, époque à laquelle il publiera le premier, et jusqu’en 2009, l’unique manuel de description et d’enseignement de la langue marquisienne, « Le Parler de Nuku Hiva » que les éditions Haere Pō ont réédité en 2014 et 2016, et dont l’usage m’a été si précieux.

Depuis lors, aucune nouvelle démarche d’étude et de normalisation linguistique n’a été entreprise. Sans un document officiel qui fixe la syntaxe de la langue, elle ne peut être enseignée sérieusement car on ne peut trouver nulle part d’explication de ses structures. En l’absence de ce document, seule peut être enseignée la maîtrise de l’oral et de quelques textes simples ; et il faut beaucoup de passion aux enseignants de èo ènana dans les écoles et les collèges pour s’appliquer à enseigner une langue dont peu de gens savent décrire les structures

C) – LA LANGUE ÉCRITE ET IMPRIMÉE

Privée de vraie grammaire vulgarisée, la langue peut néanmoins se reposer sur de nombreux ouvrages sérieux de référence.

Depuis la parution en 1904 et 1931 du célèbre « Grammaire et dictionnaire de la langue marquisienne » de Mgr Dordillon, l’ouvrage se faisait rare et cher. En 1997, afin de pallier le manque presque total de documentation lexicale, Mgr Le Cléac’h publia son « Lexique marquisien-français, Ponatekao tapapaìa » dont le but était de fournir à la population l’accès à un vocabulaire basique dont elle ne voyait pour ainsi dire jamais les traits.

En 1999, la Société des Études Océaniennes (S.E.O.) publie en un seul volume l’ouvrage précité de Mgr Dordillon, en respectant l’aspect fac-similé de l’édition Belin de 1904.

Cette même année, les Éditions Haere Pō nō Tahiti publient « Te Hakamanu, La danse de l’oiseau, légende marquisienne » en texte bilingue. À partir des sources fournies par le Motu Haka, le texte marquisien a été écrit par Lucien Roo Kimitete, et le texte français par Gilbert Banneville. Au départ vendu avec une cassette audio, on le trouve maintenant avec un DVD ou un CD audio dans lesquels c’est toujours la voix de Roo qui raconte la légende.

D) – L’ACADÉMIE MARQUISIENNE ET SON CHOIX DE GRAPHIE

En 2000, un nouveau pas est franchi avec la création de l’Académie marquisienne formée de treize académiciens choisis pour leurs compétences reconnues en langue marquisienne. Leurs sont adjoints trois personnalités nommées par le Président du gouvernement. La mission de la nouvelle académie consiste notamment à sauvegarder et enrichir la langue marquisienne.

Comme il faut bien « tuer le père » pour s’épanouir, ses membres choisissent de s’opposer à la graphie utilisée communément par les peuples du Pacifique, par l’Académie tahitienne et par l’église catholique dans la rédaction de tous ses textes. Ils optent pour la graphie préconisée par le linguiste Turo a Raapoto qui simplifie et clarifie l’accès à la langue, mais complique le travail des « apprenants » étrangers, les signes diacritiques (ou accentuations) n’étant plus tous visibles.

En réalité, le choix de cette graphie inaugure une ère nouvelle pour la langue, celle du passage à l’écrit standardisé laïc.

En utilisant une graphie toujours en usage dans la zone Pacifique, ce sont les différentes confessions religieuses occidentales qui ont, les premières, effectué le passage de l’oral à l’écrit. Hors de celles-ci et hors de ce cadre graphico-linguistique, pas de salut.

Il fallait que l’Académie marquisienne marquât sa différence, il fallait qu’elle signifiât au reste du monde l’autorité désormais légitime lui permettant de choisir une graphie typiquement marquisienne, prônée par un linguiste polynésien, n’en déplaise aux linguistes internationaux qui trouvent ce choix incompréhensible. Les Russes, les Chinois, les Japonais et les Indiens ont-ils demandé l’avis de la communauté linguistique internationale pour choisir leurs caractères d’écriture incompréhensibles aux non-initiés ?

En ce qui me concerne, je n’ai eu aucune difficulté à adopter la nouvelle graphie ; elle est claire, simple et logique. De surcroît, elle met en exergue l’utilisation du macron, d’importance primordiale, là où la graphie antérieure ne le faisait pas souvent ; il s’agit d’un tiret appliqué sur chacune des voyelles dans le but de l’allonger. La langue marquisienne est la septième langue étrangère à laquelle je me frotte et, sans être linguiste diplômé, j’ai un profond respect pour leur histoire étymologique, fondement orthographique de chacune d’entre elles. Il en est de même avec la langue marquisienne dont la prononciation trouve dans les règles de cette nouvelle graphie un écho et une visualisation adéquates qui la mettent en valeur et en font un outil moderne de communication.

E) – PUBLICATIONS EN LANGUE MARQUISIENNE

En 2002, afin d’encourager les jeunes à écrire dans leur langue, l’Académie organise un concours d’écriture pour les élèves des établissements du premier et second degré des Marquises, à la suite duquel, en 2005, elle publiera un recueil des poèmes écrits par les élèves, accompagné d’un CD audio : « Te Tau Teào Hakatu Tahi ». Les textes, rédigés dans les deux parlers nord et sud, sont lus par des adultes qui donnent à ces lignes une force nouvelle très émouvante.

En 2006, l’Académie publie « Mou Ponatekao », son premier lexique français-marquisien de mots nouveaux.

En 2006 aussi, feu le C.R.D.P publie « Ē te Tau Tōìki… » à l’intention des enseignants marquisiens du premier et du second degré, afin de leur fournir un véritable catalogue d’énoncés à utiliser en classe ; une bonne partie des académiciens a participé à sa rédaction, c’est un outil moderne très précieux.

En 2007, l’Académie publie deux ouvrages avec un CD audio qui amplifie leur portée linguistique. Le premier raconte, dans le parler de Nuku Hiva, la légende illustrée de Mauike, le voleur de feu : « Te Haakakai o Mauike ». Le second est un recueil de petites histoires courtes écrites et lues, avec les spécificités de vocabulaire, grammaire et accent, particulières à chacun ou chacune des académiciens-écrivains, selon leur île d’origine ; c’est là un ouvrage d’une grande richesse et utilité, qui s’intitule « Âkakai », le mot choisi par les académiciens pour différencier les « histoires (inventées) » des légendes, histoires transmises, haakakai.

En juin 2008, dans la série « Ē te Tau Tōìki… » à l’intention des enseignants marquisiens du premier et du second degré, le C.R.D.P. publie un lexique pour l’éducation physique et sportive qui leur fournit un véritable catalogue d’énoncés à utiliser lors d’activités dites d’E.P.S. Une bonne partie des académiciens a participé à sa rédaction, c’est un outil moderne très précieux.

En 2009, Edgar Tetahiotupa, seul et unique Marquisien docteur en anthropologie sociale et culturelle, publie aux éditions de l’Harmattan, « Parlons Marquisien », un manuel conçu pour initier à la langue, la culture et l’histoire des Îles Marquises ; il est accompagné d’un très précieux CD audio.

En 2010, les éditions Haere Pō de Tahiti publient une perle : « Te Tama Hakāìki Iti ». Il s’agit du texte du « Petit Prince » d’Antoine de Saint-Exupéry, traduit dans le parler du sud par Tehaumate Tetahiotupa, académicien et ancien maire de Tahuata, puis relu par les autres académiciens et Edgar Tetahiotupa, son frère, cité plus haut.

Cette même année, Te Pū Tuhuna Èo Ènata et les Éditions des Mers Australes publient « Te Ùmuhei » en deux versions : une bilingue-français/marquisien, une autre en marquisien seulement ; les deux versions sont présentées avec CD audio expliquant la technique de fabrication du parfumé ùmuhei, (paquet de végétaux parfumés), accompagnée des chants traditionnels.

Depuis 2012, l’Académie a été sollicitée par l’Assemblée de Polynésie française afin de proposer un site en langue marquisienne. Le travail effectué est remarquable et doit permettre à chacun de se familiariser avec un vocabulaire moderne et varié. On peut retrouver ce site en suivant le lien proposé dans la rubrique « Liens » de ce site.

Il ne faut pas oublier le travail très précieux du personnel du C.R.D.P., avant qu’il ne soit dissous en 2013. Les émissions de télévision « Top Classe » en langue marquisienne du sud, programmées pendant des années sur T.N.T.V. et R.F.O. devenue Polynésie la 1ère, étaient d’une grande qualité. Comme elles ont toutes été publiées sur internet, il m’a été facile de les retrouver et de les importer afin de les rediffuser sur mon site.

On ne peut non plus passer sous silence le travail magnifique exécuté à l'intention de ses élèves du primaire par Alexandre Poì Taata, professeur des écoles à l'École Saint-Joseph de Taiohaè. En un lexique trilingue de plus de 200 pages, il a réuni près de 3500 mots marquisiens, français et anglais, chacun d'entre eux agrémenté d'une illustration ad hoc.

Quant aux artistes tels que Rataro, Moetai et son groupe Kavee Moetai, Poìti et le groupe Takanini, Kanahau Trio, Landon Jones, Jean-Michel Ségur, Teve Kaiha et bien d’autres, par leurs chansons, poétiques ou familières, ils sont l’âme musicale de la langue, qui lui permet d’être entendue au-delà des océans et de faire savoir au monde que l’acoustique des Marquises ne perdure pas uniquement (tout au moins pour les francophones) dans le souvenir toujours ému et émouvant, de Jacques Brel.

F) – LE TRAVAIL DE L’ÉGLISE CATHOLIQUE

En ce qui concerne la communauté des catholiques pratiquants, ils représentent la catégorie de Marquisiens amenés à entendre et à parler la meilleure qualité de èo ènana qui soit, même si, pour des raisons historiques, l’évêque ayant siégé à Atuona entre 1890 et 1962, les textes ont été rédigés en langue du sud.

Dès son arrivée à Taiohaè en mars 1971, Mgr Le Cléac’h s’est attaché à collecter les nombreux textes rédigés depuis 1845 par ses prédécesseurs. Il a collaboré avec de nombreuses personnes qui y ont passé des mois et des années de leur temps, afin de procurer à chaque jour des trois années liturgiques A, B, et C, les lectures, les psaumes, les évangiles et tous les chants qui conviennent, sans oublier les sermons constamment renouvelés par ceux qui ont la charge de les prononcer.

En 1991, l’évêché des Marquises publie à Tahiti « Te Tekao a te Etua » (La parole de Dieu) qui contient la totalité des textes cités ci-avant en langue marquisienne du sud. Une deuxième édition sortira en 2007, et une troisième en 2012.

Et si, après la messe, chaque fidèle emportait la feuille de prière chez lui afin d’en étudier le vocabulaire et les structures utilisées, les progrès de tous seraient fulgurants.


III – ET MAINTENANT… ?

A) – LA LANGUE, C’EST LA CULTURE

Si la langue a survécu au travers des siècles et des calamités, c’est que son ancrage était puissant au sein des familles, hors du cercle d’influence de l’État et de l’Église, sans aucun support écrit pour en assurer une transmission, étrangère aux habitudes. Alors, à notre époque, avec tous les moyens écrits et informatiques disponibles, pourquoi faut-il encore se poser la question de la survie de la langue marquisienne ?

Grâce à certains missionnaires protestants qui avaient enseigné la lecture et l’écriture, et converti le roi Pōmare II de Tahiti, le premier abécédaire tahitien fut imprimé à Afareaitu, Moorea, en 1817. En 1838, rédigés avec le concours du même souverain, l’Ancien et le Nouveau Testament sont imprimés à trois mille exemplaires à Londres, puis rapportés à Tahiti. Au fil des temps, la langue s’est fixée et, avec la création de l’Académie tahitienne/Fare Vana’a en 1972, sa conservation et sa promotion, soutenues par les gouvernements successifs, ont été assurées.

En ce qui concerne l’Académie marquisienne, dépendant elle aussi des subsides du pays, la tâche est magnifique mais rude. Les académiciens, pour la plupart enseignants en exercice ou à la retraite, se réunissent pendant les vacances scolaires, ici ou là dans l’archipel, afin de produire les différents ouvrages cités plus haut ; ils n’ont pas les moyens d’être partout à s’occuper des erreurs commises par leurs compatriotes et, dans les locaux de l’Académie, je n’ai jamais vu ou rencontré de visiteur inquiet de l’utilisation d’une structure grammaticale ou de tel ou tel vocable de sa langue.

Si l’on veut s’assurer de la survie du èo ènana, il faudra pourtant bien, qu’un jour, des moyens humains et financiers adéquats soient accordés à une institution chargée de ce lourd devoir de mémoire culturelle. Et si, un jour, ce site devenu populaire, tombe sous les yeux d’un des dirigeants de ce pays, il lui faudra se poser la question de savoir pourquoi on n’a pas encore donné à l’Académie les moyens de réaliser un site internet, moyen de communication moderne supérieur à celui qu’une personne privée a été en mesure de finaliser sans subventions.

Car c’est bien de culture qu’il s’agit ; sans langue, pas de culture. Si l’on me demande qu’elle est, ou ce qu’est ma culture, je ne peux pas parler de mes traditions. Comme la majorité des Européens citadins, je n’ai plus de culture ancestrale ou traditionnelle. Même si ma lignée vendéenne remonte aux environs de 1600 des deux côtés, il est passé des milliards de tonnes d’eau sous les ponts de Nantes depuis 1793, époque à laquelle mes ancêtres royalistes étaient massacrés par centaines par les troupes révolutionnaires, et après que les survivants eussent été « pacifiés » par leur épigone impérial ; de culture ancestrale, je n’en ai plus.

Au collège-lycée catholique où j’ai fait mes études, on nous expliquait que nous serions un jour l’élite de note pays. Si je suis parvenu à leur terme avec succès, c’est grâce à la double présence prégnante de mes parents et de mes professeurs ; mais, aux côtés de ces derniers, j’ai perdu le faible lien qui me reliait encore à mes ancêtres, allant jusqu’à mépriser leur paysannerie.

Pourtant, au long de ces années, j’ai acquis un autre élément culturel majeur, la maîtrise de ma langue maternelle, celle que je suis en train d’utiliser en ce moment même, la langue française.

B) – LES ATTAQUES ET LA DÉFENSE

Aux Marquises, les personnes âgées et, selon les familles, la grande majorité des gens au-dessus de vingt ans, chérit sa langue. Malgré tout, exposées sur certains panneaux accrochés dans les vallées, ou commises au jour le jour par certains invités des radios, les fautes fusent, la langue est souvent maltraitée, sans que jamais personne n’intervienne pour corriger les erreurs. Cela doit démanger certains Marquisiens pourtant, mais ici, personne ne se sent le droit de juger les fautes de langue. Comme toujours aux Marquises, on laisse aux gens la responsabilité de leurs actes et de leurs paroles.

Quant à moi, si chacun a le droit de s’exprimer selon sa pensée, je dénie à quiconque le droit de le faire en massacrant le français ou même l’anglais. Si je ne suis jamais intervenu dans ce sens sur les radios locales, c’est que je ne les écoutais pas jusqu’à récemment, que ce n’est pas mon rôle et que, de surcroît, j’admire le travail des animateurs de chacune d’entre elles ; mais il m’est arrivé fréquemment dans le passé d’appeler les responsables des radios, télévisions publiques et TNTV à Tahiti pour leur faire part des erreurs de langage commises sur leurs ondes.

Dans un pays comme les Marquises, où la langue est menacée de toutes parts, il faudrait faire voter une loi punissant de « crime contre la langue » ceux qui la maltraitent ou qui la polluent, surtout s’ils ont des responsabilités administratives, communales ou sportives qui devraient les conduire à montrer l’exemple.

Ce n’est pas le cas de l’enseignement du premier degré où un effort tout particulier est fait dans les écoles élémentaires des Marquises.

Lors des concours de tapatapa organisés depuis quelques années par l’enseignement du premier degré, il suffit de voir la qualité des déclamations exécutées par les enfants de tout l’archipel pour saisir d’emblée l’implication pédagogique sous-jacente qui a conduit les enfants et leurs professeurs à des réalisations parfois époustouflantes de par leurs qualités gestuelles et la maîtrise linguistique, initiée par des enseignants dont nombreux sont ceux qui mettent un point d’honneur à rédiger eux-mêmes les textes à déclamer.

En maternelle, l'horaire de deux heures quarante hebdomadaires de langue marquisienne est passé à cinq heures à la rentrée 2015. En CM1/CM2, les deux heures trente hebdomadaires obligatoires sont déjà souvent portées à quatre ou cinq, ce qui permet aux jeunes élèves de pratiquer leur langue dans d’excellentes conditions à l’école pendant une heure par jour au moins.

Au collège, depuis 2017, l’heure obligatoire de langue marquisienne est inscrite au programme des classes de sixième. Pour les autres niveaux, l’enseignement du marquisien étant facultatif, le nombre des élèves volontaires pour étudier la langue de leurs ancêtres est forcément restreint.

Pire, une heure hebdomadaire seulement lui est consacrée et, lorsque dans un cours de marquisien, réservé à des Marquisiens, un enseignant de marquisien se met à utiliser sa langue vernaculaire sans passer par le français pour donner des explications, certains parents se plaignent que leurs enfants ne comprennent pas, et réclament des cours bilingues. C’est un comble ! Ces parents, des Marquisiens pourtant, montrent-ils le bon exemple à la maison ? Utilisent-ils leur langue maternelle pour communiquer avec leurs enfants ? Pourquoi ont-ils choisi de faire étudier le marquisien à leur enfant pour ensuite refuser un enseignement à la hauteur ? Ils feraient mieux d’utiliser leur énergie à se mobiliser efficacement pour que le ministère de l’éducation augmente les horaires de langue autochtone et forme des enseignants spécialisés. Pour le moins, s’ils se sentaient vraiment concernés par la culture marquisienne dont elle est le dernier vestige perceptible au jour le jour, ils s’impliqueraient à fond dans la défense de leur langue afin qu’elle retrouve, parmi le concert des langues du Grand Océan, la place qu’elle occupait il y a des siècles du temps de leurs ancêtres.

C’est là un des nœuds du problème actuel de transmission de la langue. Autrefois, la langue ne se parlait qu’à la maison, en famille. Depuis les années 70, l’installation du C.E.P., l’exode vers Tahiti, la création des collèges, l’arrivée de la télévision, des ordinateurs, des consoles de jeux et des téléphones portables, les plus jeunes, inscrits dans ce circuit, se détournent d’une langue qui n’est plus pour eux que le reflet inutile d’un passé dont, pour la plupart, ils ne savent rien.

C) – LE MÉPRIS ORDINAIRE

C’est pourtant vers eux qu’il faut se tourner pour espérer voir le marquisien devenir un jour une langue aussi prolixe à l’écrit qu’à l’oral. Et pour commencer, il faut que chacun d’entre nous s’efforce de parler le marquisien le plus souvent possible, et le plus correctement possible, afin de montrer l’exemple par la pratique. Il ne suffit pas de crier qu’on est fier d’être marquisien et de sa langue, il faut que chacun d’entre nous montre que c’est vrai, en la protégeant des assauts extérieurs et en l’imposant chaque fois que c’est nécessaire, principalement face à l’impérialisme linguistique tahitien et français.

Par mépris des Marquisiens et de leur langue, un président territorial déchu a tout fait en 2003 et 2004 pour coller à l’ensemble des archipels l’étiquette de Tahiti Nui.

Par mépris des Marquisiens et de leur langue, pourquoi le navire administratif de l’archipel se nommait-il Tahiti Nui ?

Par mépris de Marquisiens et de leur langue, pourquoi le twin-otter basé dans l’archipel se nomme-t-il Tahiti Nui, comme s’en était offusqué, lors de son vol inaugural le maire de Nuku Hiva, Benoit Kautai, en octobre 2003 ?

Des efforts sont faits, pourtant, là où l’on ne s’y attend pas vraiment, comme à l’entrée du siège de la subdivision administrative des Îles Marquises de Taiohaè où la charte du service public d’état a été traduite en marquisien et présentée avec soin aux visiteurs en quête d’informations administratives.

À quand, la même chose devant la cité administrative, la poste, la mairie, la banque, les écoles, le collège, l’agence d’air Tahiti, les radios, la mission catholique et le temple protestant ? Et pourquoi pas les magasins d’alimentation générale ?

Partout à la télévision, des élus territoriaux ou communaux au simple ènana qui travaille à Tahiti, on voit et on entend des Marquisiens de tout âge maîtriser le tahitien, et tout le monde trouve ça normal. Même s’il y a sûrement des Tahitiens qui parlent le marquisien, en a-t-on jamais vu ou entendu parler le marquisien à la télévision ou à la radio, en dehors de quelques émissions spécialisées ? (Ces derniers mois, il faut être honnête et dire qu’il est arrivé d’en voir et d’en entendre à la télévision lors de reportages). Sur Polynésie la 1ère radio, sur Polynésie la 1ère télévision ou sur T.N.T.V., a-t-on jamais vu ou entendu le bulletin météo en reo maòhi nous gratifier de prévisions en langue marquisienne quant il s’agit du temps prévu au Henua Ènana, que certains ignorants irrespectueux continuent encore à appeler Matuita mā ou te Fenua Nuuhiva ? Le mépris ordinaire s’est installé.

Néanmoins, lorsqu’il s’agit du baptême d’un appareil d’Air Tahiti ou d’Air Tahiti Nui, lorsqu’il s’agit de recevoir des célébrités à l’aéroport de Tahiti-Faa’a ou des étrangers importants à la Présidence du Pays, ou bien lorsqu’il s’agit de l’arrivée d’une compétition internationale, qui voit-on à la télévision pour animer l’événement ? Un groupe de Marquisiens balèzes, le plus souvent en rouge et noir que les non-initiés prennent pour des Tahitiens.

En résumé, qu’est-ce que cela signifie ? Allez les gars, chantez et dansez pour nous, faites-nous trembler avec la danse du cochon, on n’a pas besoin de connaître ou comprendre les paroles de votre langue tant que l’air nous séduit et qu’on a la chair de poule. Qu’importe la langue pourvu qu’on ait l’ivresse. Il est vrai que c’est valable pour toutes les langues chantées et dansées, mais le mépris ordinaire s’accumule.

Que dire encore d’un film documentaire primé au FIFO sur le célèbre groupe de reggae marquisien Takanini pour lequel la production a préféré le titre tahitien de « Ananahi » (Demain ; avenir) au titre marquisien « Oìoì » qui signifie la même chose, simplement au prétexte que c’était trop difficile à prononcer. De toute façon, en dehors des Polynésiens, quel étranger prononcerait correctement l’un ou l’autre ce ces deux mots ? Encore un coup de mépris dans le dos !

Et si vous me dites : « Là, Pelleau, tu exagères », c’est que vous ne vivez pas aux Marquises comme moi depuis 1995, que ce pays est maintenant le mien, que je n’aime pas la façon dont sont souvent traités la population et la langue, que je me sens offensé en tant qu’être humain d’en être témoin, et que cette qualité d’humain, alliée à ma foi catholique et à mon tempérament primaire, m’empêche de rester silencieux maintenant que la technologie me permet de donner mon avis au plus grand nombre.

Voulez-vous un autre exemple de mépris en dehors de la langue ? Savez-vous que le pseudo navire administratif « Kāòha Nui » rebaptisé « Tahiti Nui VIII » par l’administration, est absent de sa base de Taiohaè depuis des mois et qu’il n’a pas été remplacé. Déjà en mauvais état en 1995, il n’a cessé de faire la navette entre sa base à Taiohaè et Tahiti pour réparations. Désormais, on peut le voir à quai à Papeete, en cours de désarmement et en passe d’être coulé, quelque part au large, entre Tahiti et Moorea. Et pendant ce temps-là, les femmes enceintes, les malades, les bébés, les sportifs et les élèves marquisiens sont obligés de passer des heures en mer sur des bateaux de huit ou dix mètres. Ce n’est pas du mépris cela ?

Remontons au mépris de 1978. Saviez-vous que le territoire avait entrepris les travaux de construction du remblai de bord de mer de Taiohaè sans même en référer au conseil municipal. Il aura fallu l’intervention personnelle du maire Kamake pour arrêter les engins, et huit mois de concertation avec le conseil municipal et la population pour reprendre les travaux. Ce n’est pas du mépris cela ? Après le mépris du colonisateur, celui de son épigone institutionnel local. Si vous voulez d’autres exemples, j’en ai des dizaines sous le coude.

Malgré tout cela, le Marquisien reste imperturbable ; il encaisse, encore et encore ; on appelle cela de la résilience.

Mais les jeunes générations, auront-elles la patience de leurs ainés ?

Revenons à la langue !

En dehors des Marquises, ou en face d’un interlocuteur qui ne parle pas le marquisien, ce sont la politesse et la délicatesse qui poussent le Marquisien à utiliser la langue de celui-là. Pourtant, si la situation est inversée quand ces gens-là viennent aux Marquises, aucun Marquisien, là encore par courtoisie, n’osera imposer sa langue comme moyen de communication ; il parlera la langue que comprend son interlocuteur.

En ce qui me concerne, au passage des paquebots de croisière, il m’arrive d’être abordé directement en anglais par certains touristes qui, sans même dire « Hello ! » ou « Bonjour ! », me demandent droit dans les yeux « Where is the bank ? » («  Où est la banque ? »). Je réponds alors en français que je ne comprends pas. Cela ne les aide pas beaucoup, mais ça me soulage. Mon attitude est bien différente face à ceux qui prennent le temps de dire « Excuse me, do you speak English ? » (« Pardon, parlez-vous l’anglais ? »).


IV – LE MOT DE LA FIN

Si avec fierté et dignité, on impose la langue marquisienne en public, à la radio ou à la télévision, il faudra bien que tout le monde s’y fasse, bon gré mal gré.

Et si chacun se sent concerné par la langue, si chacun y met du sien, on pourrait un jour non seulement l’entendre partout au pays, mais on pourrait aussi la voir partout correctement écrite, avec respect pour les dizaines de milliers d’ènana/ènata dont elle fut la voix autrefois pendant près de deux mille ans ; et aussi avec respect pour nous même, nous qui la parlons et qui avons la chance, grâce à l’écriture et aux moyens modernes de communication, de pouvoir la protéger, l’améliorer et la transmettre afin que, pendant les mille ans à venir, elle retentisse encore sur les plages, dans les vallées et par-dessus les montagnes du Henua ènana.

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Rédigé par Jacques Iakopo Pelleau

 

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