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Vue de la plage Vainahō et du Fort Collet, Taiohaè, Nukuhiva. René Gillotin, 1844.

PĀKOKO, vie et mort d'un chef-hakaìki de Nukuhiva

Écrit par

I – Pākoko raconté par Willowdean Chatterson Handy

En 1973, aux éditions des Presses Universitaires Nationales d’Australie à Canberra, l’ethnologue-anthropologue Willowdean Chatterson Handy publiait le roman « Thunder from the Sea », littéralement « Le tonnerre venu de la mer » (Ce titre se réfère au grondement des coups de canon tirés par le « Daedalus » anglais, lors de sa 2ème escale dans la baie de Taiohaè le 1er février 1793).

Passionnée de culture marquisienne, elle avait eu l’occasion de l’étudier avec son mari et Ralph Linton entre septembre 1920 et juin 1921 lors de l’expédition Bayard Dominick, organisée dans le Pacifique sud par le Bishop Museum de Hawaii. Après coup, ils publièrent de nombreux ouvrages traitant du tatouage, de la langue, de la culture et des légendes marquisiennes.

Vers la fin de sa vie, ayant emmagasiné des tonnes des documentation sur l’archipel, Willowdean entreprit l’écriture d’un roman racontant la vie des Marquises à l’époque de Pākoko. Je me suis lancé dans la traduction de ce récit mais, constatant très rapidement qu’il était en désaccord avec la réalité historique, je me suis arrêté après le 1er chapitre.

Dans ce roman, Willowdean écrit que le père de Pākoko se nommait Veo, et sa mère, Èhua. Le nom de son père adoptif était Fatu et celui de sa 1ère épouse Metani.

Là où les choses se gâtent c’est quand elle écrit que Kiatonui était fils adoptif de son père, donc son frère. Ou que Paètini était la fille qu’il avait eue avec Metani.

Il est clair que Willowdean n’a pas eu la chance, contrairement à nous, d’avoir accès au « Récit aux îles Marquises, 1798-1799 » du pasteur anglais William Pascoe Crook qui nous donne les détails des généalogies de Pākoko qui avait probablement 40 ans de moins que Kiatonui.

II – L’origine authentique de Pākoko

Avec la permission de mon amie Teupoooteii Kuàitaioho Teikivaeoho-Terraux, descendante de Pākoko, je vous livre quelques détails de son arbre généalogique.

Si l’on ne connait pas la date de sa naissance, nous apprenons qu’il se nommait aussi Teikivaeoho et que sa femme s’appelait Tahiakuitete. L’arbre généalogique ne mentionne qu’une seule fille, Émilienne Teupoooteii qui a épousé François Peregrini à Taiohaè en 1852. C’est de là que descendent les Teikivaeoho.

III – Que nous raconte l’Histoire ?

A) – Avant décembre 1839, date du retour de Temoana

*- Au cours de l’année 1835, le navire américain Vincennes fait escale à Taiohaè pour la seconde fois. Son commandant, le capitaine Thomas Jones envoie des « marines » pour capturer Pākoko, accusé d’avoir tué et mangé un écumeur de grève américain qui aurait volé des patates douces/kumaa, et distribué à manger un porc tapu/puaka tapu. À la page 70 de son livre « Vie quotidienne aux îles Marquises, 1797-1842 », Dominique Pechberty écrit que Pākoko se faisait appeler Miko, du prénom espagnol Domingo, nom d’un beachcomber noir qu’il avait tué pour lui avoir volé un porc.

Étant chef de Hikoèi, Haavao et Pākiu, ses terres s’étendaient à l’ouest jusqu’à l’embouchure de la rivière Vaikeù, celle qui descend de Pākiu et qui sépare de nos jours la Mission de la résidence épiscopale.

*- Le 9 février 1839, les quatre premiers missionnaires catholiques français débarquent à Taiohaè avec leur évêque, Mgr Rouchouze. Le 10 février, Mgr Rouchouze achète à Pākoko un terrain et une case situés un peu derrière la résidence épiscopale de nos jours. Les missionnaires y construisent la petite chapelle Ste Croix sous le patronage de St François d’Assise où une 1ère messe sera dite par Mgr Rouchouze en mai 1840 ; cet endroit sera abandonné par la Mission le 31 juillet 1841.

Dans les semaines qui suivent, le Père Mathias Gracia écrit dans son journal qu’ils sont amenés à prodiguer des soins à Pukutuava, 26 ans, victime d’anévrisme, et neveu de Pākoko.

Le 11 juillet 1839, le Père Mathias Gracia note dans son journal comment Pākoko explique que le mauvais comportement des étrangers-haoè qui ont précédé les missionnaires ne le portait pas à leur faire confiance ; face aux nouveaux arrivés, il attend de voir pour croire à leurs paroles.

B) – Au retour de Temoana à Taiohaè

*- Fin novembre ou début décembre 1839 selon différentes sources, après cinq années d’absence, Temoana revient à Taiohaè ; il est âgé de 17 ans.

*- Le 6 décembre, premier dimanche après le retour de Temoana, un jeune Taipi est tué à Taiohaè et les Teii attendent le rituel religieux en dansant non loin de leur meàe de Hikoèi. Dans la foulée, Temoana lance un millier de guerriers contre les Taipi qui repoussent l’attaque et se mettent en quête de heaka, les victimes sacrificielles. Au cours d’un autre raid sur Hakauì, trois Taiòa sont faits prisonniers, ramenés à Taiohaè et tués sur la grève.

*- Le 18 décembre, afin de reconquérir sa place ancestrale, Temoana entame une guerre contre Pākoko, chef de Haavao, Pākiu et Hikoèi, qui avait pris beaucoup d’influence en son absence. D’origine Hapaa et privé d’autorité héréditaire, il finit par s’effacer devant Temoana, arrière petit-fils de Kiatonui et héritier reconnu de la chefferie des Teii. Pendant les troubles, la maison des missionnaires catholiques est incendiée. Temoana instaure le tapu sur les missionnaires ; nul n’a le droit d’aller les écouter. Ils partiront quelques semaines à Ùa Pou au début 1840.

C) – À partir de 1842, année de l’annexion des Marquises par la France

*- Le 1er juin 1842, Taiohaè, 15h00. Tous les chefs des Teiì et des Taiòa sont rassemblés sur la Reine Blanche, le navire amiral de Dupetit-Thouars ; Pākoko et Niehitu, oncle maternel de Temoana sont aussi présents. Aux pages 79 et 80 du livre de Max Radiguet « Les Derniers sauvages », on peut lire la description physique de Pākoko arborant son paèkouaèhi, chapeau de feuilles de cocotier tressées, Niehitu et son tatouage facial à bandes, et de Temoana : « Tous ces Canaques, à l’exception de Temoana étaient âgés, tatoués et nus, les vieillards complètement bleus, les autres magnifiquement bariolés ».

*- le 2 juin, l’état-major débarque à Hakapehi et monte sur Tūhiva où un mât a été dressé. Une cérémonie identique à celle de Vaitahu le 1er mai se déroule en présence des chefs Teiì, Taiòa et d’autres, comme l’attestent leurs « signatures » en bas des différents documents établis essentiellement l’acte de Prise de Possession de Nukuhiva et des îles du groupe nord-ouest. Pākoko et les chefs Taiòa réclament un pavillon dont ils s’entourent le corps et rentrent satisfaits dans leurs vallées respectives.

*- début décembre 1844, le lieutenant de vaisseau René Gillotin peint la baie de Taiohaè ainsi que les portraits de Temoana, son épouse, Tahiaòko, le grand-prêtre-tauà de Meàu, Veketū et Pākoko. On peut remarquer les épaulettes d’or de Temoana et celles d’argent de Pākoko ; les Français faisaient bien une différence de grade entre les deux.

temoana pakoko taiaoko niehitu guillotin 1843

*- Ce même mois, Radiguet nous raconte les funérailles du chef Niehitu, 3ème oncle maternel et conseiller de Temoana. Il nous explique que Pākoko et le grand-prêtre/tauà Veketū sont aussi présents.

D) – 1845, l’année fatale

*- En début d’année et depuis plusieurs mois, Pākoko et Temoana s’affrontent quant aux relations avec les Français. Le premier souhaite qu’on déclare tapu le troc de vivres contre de l’alcool dont il voit les effets désastreux sur la population et son chef, Temoana, un ivrogne reconnu qui refuse et qui, pour se venger d’un capitaine américain qui l’avait humilié, choisit de proclamer tapu l’accès des femmes à bord des navires ce qui a pour effet de dresser la population contre lui, tant ce que rapportent les femmes des bateaux est devenu vital pour les ènana.

*- En janvier, des partisans de Pākoko se mettent à abattre des bovins et des moutons qui divaguent sur leurs terres et qui appartiennent aux Français. Ils font aussi en sorte que les femmes de leur clan puissent monter à bord des navires.

*- Le 22 janvier, contraint de soutenir Temoana, le Commandant Particulier des îles Marquises, chef de Bataillon d’artillerie de Marine, Amalric, fait emprisonner les femmes, dont deux filles de Pākoko, et demande une trentaine de porcs en réparation du bétail abattu. En outre, ayant entendu dire qu’il l’avait injurié en public, Amalric exige de Pākoko qu’il vienne s’excuser en personne. La rumeur continue à courir que les filles de Pākoko furent violées à cette occasion.

*- Le 27, on entend Pākoko et ses guerriers chanter les chants de guerre près de leur meàe de Haavao.

*- Le 28, dans la matinée, des soldats français arrivés de Vaitahu la veille se rendent à la rivière de la vallée Meàu pour laver leur linge, inconscient du tapu qui règne sur la zone. Ils sont encerclés par les partisans de Pākoko et cinq d’entre eux sont tués ; leurs corps nus sont fixés à une perche et ils sont transportés à la manière des victimes humaines sur un meàe où l’on dépose la tête de l’un d’entre eux.

En représailles, Amalric fait bombarder la vallée de Haavao depuis le blockhaus érigé sur la colline qui la sépare de la vallée Pākiu et où, de nos jours, se dresse une grande croix blanche. Les obus de mortier tombent sur le tohua où une autre fille de Pākoko est en train de danser nue parmi les siens autour des corps des soldats ; une fois la population éloignée, Amalric fait brûler les cases, abattre les arbres à pain et détruire les fosses à ma. Pākoko passe la crête et réussit à s’enfuir chez les Hapaa de Vaituku, sa tribu d’origine, où il reste quelque temps mais Amalric obtient qu’on lui livre un certain nombre de ses complices de l’assassinat des soldats.

*- début février, Amalric envoie une soixantaine d’hommes pour capturer Pākoko ; en voyant les soldats français apparaitre en haut des crêtes par lesquelles l’expédition de Porter était passée en 1813, les Hapaa craignent les représailles des Français ; une grande-prêtresse/tauà prédit une grande famine si Pākoko ne se rend pas. À la question qu’elle pose de savoir s’il sera mangé, le lieutenant d’artillerie Porteu lui répond qu’il sera jugé. Abandonné aussi par les siens, Pākoko promet de se rendre le lendemain.

*- Le 21 février, le hakaìki de Haavao se rend à Amalric accompagné de trois ou cinq toa, ses guerriers.

*- Le 19 mars 1845, se déroule l’exécution sommaire de Òkotahi ordonnée par Amalric. Il s’agissait d’un guérisseur meurtrier qui, envoyé en exil chez les Taipi par Collet avait profité de la confusion suivant l’arrestation de Pākoko le 21 février pour revenir subrepticement à Taiohaè. À nouveau accusé d’assassinats, confirmés par Temoana et d’autres chefs, il est arrêté le 19 mars, conduit dans la vallée de Haavao où, à la vue de la population, il est abattu d’un coup de pistolet, sans aucun jugement. En plus des irrégularités entourant le procès de Pākoko, c’est principalement cet acte illégal qui coûtera son commandement à Amalric.

*- Courant mars, se tient le procès de Pākoko ; la cour est composée d’officiers en uniforme d’apparat, d’un secrétaire et du Père François de Paule Baudichon agissant en qualité d’interprète (Dans son livre « Un Vosgien tabou à Nukuhiva », le Français Georges Winter explique que c’est lui qui tenait le rôle d’interprète). Ils siègent au fort Collet.

On écoute les « témoins » et les accusés ; les trois (ou cinq) toa accusent leur chef d’avoir ordonné le massacre des marins français tandis que Pākoko explique leur intervention sans son accord

Après deux votes secrets, l’exécution est prononcée unanimement à l’encontre de Pākoko et de onze autre ènana condamnés par défaut. Un des toa de Pākoko est acquitté, les autres sont exilés à Eiao où ils érigent un meàe sur lequel ils placent un tiki en mémoire de leur chef/hakaìki.

*- Le 21 mars, jour du Vendredi Saint, après avoir quitté le Fort Collet sous bonne escorte, le condamné est conduit au blockhaus qui se dresse sur la colline mentionnée plus haut, entre Pākiu et Haavao.

 pakoko guillotin 1844pakoko rohr copie 

Le portrait de droite provient de la famille du Capitaine Jean-Daniel Rohr, officier d'artillerie de la Marine, stationné aux Marquises entre 1842 et 1844.

À trois heures de l’après-midi, Pākoko, chef de Haavao, Pākiu et Hikoèi à Taiohaè est exécuté par un peloton de dix soldats dans le fossé derrière le blockhaus précité. (D’autres sources disent que c’était contre un gros rocher qui se dresse de nos jours en amont de la Cité administrative de Taiohaè).

Refusant de se faire bander les yeux et lier les mains, il attend la salve mortelle avec satisfaction, son éventail de chef à la main : il avait reconnu son crime et en acceptait le châtiment réservé aux guerriers ; il n’aurait pas aimé être pendu, disait-on. La population de ses vallées et de son clan se presse sur les crêtes de l’est, attendant en silence l’issue fatale ; les détonations sont suivies d’une clameur de tristesse et, en signe de deuil, les femmes dénudées se mettent à hurler et danser ; seule une canonnade met fin au triste spectacle.

On ne sait ce qui advenu du corps de Pākoko mais il a dû être récupéré par les siens et traité de la manière convenant à son rang.

Cependant, une rumeur dit que les Français l’avaient enterré dans une fosse comblée de tessons de bouteilles afin d’empêcher qu’on y touche ; mais le lendemain la fosse avait été vidée et le corps avait disparu.

Une autre rumeur explique qu’il aurait été jeté dans le puits maçonné qui se trouve devant le bureau de Poste actuel. Depuis quelque temps, à partir de cet endroit-là, une marche commémorative se déroule à travers Taiohaè à la date anniversaire de l’exécution dont les conséquences se font encore sentir de nos jours. Les terres de Pākoko ayant été confisquées puis redistribuées, ses descendants actuels s’efforcent de les récupérer.

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Après l’exécution, afin de calmer les esprits, Amalric organise une grande fête/koika où toute l’île fut conviée. Il en résulta une concorde entre Français et Marquisiens qui dura jusqu’en 1852, l’arrivée du Commandant Bolle et ses difficultés avec Temoana.

Ayant reçu la légion d’honneur pour la capture de Pākoko, certaines archives précisent que Amalric en fut privé et son commandement lui fut retiré quand furent dévoilés l’assassinat de Òkotahi et son incurie lors du jugement de Pākoko ; au lieu d’une cour militaire (un conseil de guerre selon Radiguet), son cas relevait de la cour martiale. D’autres archives ne parlent pas de destitution…

Pour vous replonger dans l’ambiance, vous pouvez écouter « Pākoko », la chanson écrite par Moetai Huioutu, un de ses descendants.

 

Patuìa e / Rédigé par Jacques Iakopo Pelleau

Bibliographie

*- Dening, Greg – Marquises, 1774-1880 – Éditions de l’Association Èo Ènana - Papeete - 1999

*- Gracia, Père Mathias – Lettres sur les îles Marquises – Gaume Frères – Paris -1843

*- Handy, Willowdean Chatterson – Thunder from the Sea – Australian National University Press – Canberra – 1973

*- Radiguet, Max – Les Derniers Sauvages – Éditions Phébus – Paris – 2001

*- Winter, Georges, « Un Vosgien tabou à Nouka-Hiva ; souvenirs de voyage de Georges Winter, ex-soldat d’infanterie de Marine », résumé par J.V. Barbier, collection « Les voyageurs inconnus », imprimerie Berger-Levrault et Cie, Nancy, 1885.

 

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